Proust : L'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, comme le St Georges de Mantegna - Esquisse (Paperole Cahier 46)

Proust : L'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie à bicyclette, comparée dans une esquisse au Saint Georges de Mantegna.

Paperole du Cahier 46, folio 58 v°196 :

"filant à toute vitesse, les épaules penchées sur sa machine, dans les rues de Balbec, quand, malgré le mauvais temps elle partait pour une longue promenade. Ce caoutchouc matière à la fois souple et qui semble durcie partout où elle fait de belles cassures, lui faisait aux genoux de nobles jambards qui semblaient en métal, comme dans le St Georges de Mantegna, mettait sur sa tête un bonnet aux longues cornes, de même qu’il faisait courir des espèces de serpents autour de sa poitrine profondément cachée comme sous une armure, sous un couvert impénétrables.

Les gens se rangeaient effrayés et disaient qu’ils se plaindraient au maire qu’on allât avec cette vitesse.

Et moi rien qu’à la vue de ce caoutchouc, j’évoquais, je profitais, je partageais les longues promenades de la voyageuse, bien au-delà de Balbec nous nous arrêtions tous les deux seuls à l’abri de la forêt de Chantepie quand la pluie devenait trop forte, et au-dessus de la  matière si stérile, les joues lisses d’Albertine m’auraient paru plus lisses à  embrasser, et sa poitrine plus secrète à découvrir si elle avait voulu pour moi déposer ses armes, défaire son terrible bouclier."

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-> Proust, édition numérique des Cahiers

-> Le Cahier 46 cité ici.

-> Pour aller plus loin : thèse de Julie André, en ligne : Le Cahier 46 de Marcel Proust : transcription et interprétation (PDF, Université de la Sorbonne nouvelle - Paris III (19/05/2009), Pierre-Louis Rey (Dir.))

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Photo : Saint Georges - Andrea Mantegna, vers 1460

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Cf Albertine disparue :

"Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine – on ne peut regretter que ce qu'on se rappelle – au réveil je trouvais toute une flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que néant. Puis, brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de sens ; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.

Comment m'avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante je revoyais l'une ou l'autre : rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec ; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l'avenir – vers un avenir devenu lui-même le passé, – nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps, la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était morte.

...

Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme intérieur, réveillent des « moi » oubliés, contrarient l'assoupissement de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi, de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc."

http://alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust/401

l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie : Albertine disparue - Esquisse du Cahier 46 - Paperole - Albertine en caoutchouc à bicyclette comparée au Saint Georges de Mantegna
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