Roland Barthes : Proust, la mort de la grand-mère. Le concret absolu et radical du corps qui va mourir

 

Audio :

Roland Barthes : Proust, la mort de la grand-mère

La Préparation du roman,
cours au Collège de France,
10 mars 1979

 

Roland Barthes : "Ce qui rachète tous les romans, pour moi, c'est que dans les romans, dans le roman, il puisse exister de tels moments de vérité. (...) Proust a admirablement dit les épisodes, les degrés, les passages du mourir. A chaque moment du récit de la mort de la grand-mère, il a donné un supplément de concret, comme s'il allait à la racine du concret. (...) Cette radicalité du concret. En sachant donner le concret absolu et radical, l'écrivain désigne ce qui va mourir. Plus c'est concret, plus c'est vivant, et plus c'est vivant, plus cela va mourir. Peigner les cheveux de quelqu'un qui va mourir, c'est le déchirement absolu. (...) Si vous prenez les premières pages de la Recherche, sur Combray, vous pouvez faire une sorte de portrait psychologique de la grand-mère (...) : tout cela ne rendrait pas compte du lien incomparable que j'ai avec elle, et ce lien c'est le concret absolu. Proust dit : relevant ses mèches désordonnées et grises... Plus loin : ma grand'mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant ... Et ça : Son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l'âge presque mauves comme les labours à l'automne ... Tout cela, dès le début, dit, en un sens, qu'elle va mourir. Le concret du corps au jardin est le même que celui du corps qui est malade et qui meurt. Et sont de même étoffe, ses joues, ses joues mauves, et brunes, et les cheveux, que Françoise peigne. Ces deux moments de vérité sont des moments de mort et d'amour. Peut-être que pour faire un moment de vérité, il faut de la mort, et de l'amour."

 

Roland Barthes : Proust, la mort de la grand-mère