Samuel Beckett : le pouvoir d'Albertine chez Proust. Imperméabilité abstraite, idéale, absolue

Samuel Beckett : "(...) la duperie d'Albertine est sans borne. Au coeur de cette Tolomée, il sait que cette femme n'a aucune espèce de réalité, que "l'amour le plus exclusif pour une personne est toujours l'amour d'autre chose", qu'en elle-même elle ne vaut rien mais que sa nullité recèle un pouvoir pour ainsi dire électrique, actif, mystérieux, invisible, qui le force à s'incliner, à vénérer une divinité obscure, implacable, et à lui offrir le sacrifice de sa personne. Cette divinité qui exige pareil sacrifice et pareille humiliation, qui n'accorde son patronage qu'à ce qui est corruptible, et dont toute l'humanité porte dès sa naissance la marque de la foi et de l'adoration, c'est la divinité du Temps. Aucun objet qui s'inscrit dans cette dimension temporelle ne tolère d'être possédé, c'est-à-dire n'admet une possession absolue que seule permettrait l'identification totale de l'objet et du sujet. L'impénétrabilité de la créature humaine la plus vulgaire, la plus insignifiante, ne saurait être seulement une illusion née de la jalousie que le sujet éprouve (encore que cette impénétrabilité apparaisse bien mieux sous les rayons Röntgen d'une jalousie particulièrement féroce et hypertrophiée, telle celle du narrateur, jalousie qui trouve sans aucun doute ses racines dans son complexe de domination et dans son infantilisme, deux tendances très développées chez Proust). Tout ce qui agit, tout ce qui est plongé dans le temps et l'espace possède ce que l'on pourrait décrire comme une imperméabilité abstraite, idéale, absolue. On comprend alors que Proust puisse dire : "Nous nous imaginons [que l'amour] a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! Il est l'extension de cet être à tous les points de l'espace et du temps que cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons toucher tous ces points". Et encore : "Un être, disséminé dans l'espace et dans le temps, n'est plus pour vous une femme, mais une suite d'événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement, comme Xerxès, de battre pour la punir de ce qu'elle a englouti". Et il définit l'amour comme étant "l'espace et le temps rendus sensibles au coeur"."

Samuel Beckett, Proust,
Traduit de l'anglais par Edith Fournier, Editions de Minuit,
extrait des pages 68 et 69

Samuel Beckett : le pouvoir d'Albertine chez Proust. Imperméabilité abstraite, idéale, absolue