René Girard et Marcel Proust : C'est le romancier lui-même qui se reconnaît semblable à l'Autre fascinant

René Girard :

"Marcel doit renoncer à faire de l'être aimé une divinité monstrueuse et à se poser, lui-même, en éternelle victime. Il doit reconnaître que les mensonges de l'être aimé sont semblables à ses propres mensonges. Cette victoire sur "l'amour-propre", ce renoncement à la fascination et à la haine est le moment capital de la création romanesque. (...) C'est le romancier lui-même qui se reconnaît semblable à l'Autre fascinant par la voix de son héros.
(...) Le fameux cri de Flaubert : "Mme Bovary, c'est moi !". Mme Bovary fut d'abord conçue comme cet Autre méprisable auquel Flaubert s'était juré de régler son compte. Mme Bovary c'est d'abord l'ennemie de Flaubert, comme Julien Sorel est l'ennemi de Stendhal, comme Raskolnikov est l'ennemi de Dostoïevski. Mais le héros de roman, sans jamais cesser d'être l'Autre, rejoint peu à peu le romancier en cours de création. (...) Le héros se reconnaît dans le rival abhorré. (...)
Il faut renoncer, nous dit Proust, à l'entretien passionné que chacun de nous poursuit inlassablement à la surface de lui-même. Il faut "abroger ses plus chères illusions".
(...) "dans ce moment tardif de lucidité que les vies les plus ensorcelées de chimères peuvent bien avoir, puisque celle même de Don Quichotte eut le sien" (Proust, sentiments filiaux d'un parricide, 1907)."

René Girard,
Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel, extraits des pages 335-337

 

René Girard et Marcel Proust : C'est le romancier lui-même qui se reconnaît semblable à l'Autre fascinant