René Girard : Le snobisme proustien : une différence nulle engendrant une affectation maximum

René Girard :

"Le Faubourg Saint-Germain de Proust n'est plus le Faubourg Saint-Germain de Stendhal. L'aristocratie, au cours du XIXe siècle, a perdu ses derniers privilèges concrets. A l'époque de Proust, fréquenter la vieille noblesse ne procure plus aucun avantage tangible. Si la force du désir était proportionnelle à la valeur concrète de l'objet, le snobisme proustien serait moins intense que la vanité stendhalienne. Or c'est le contraire qui est vrai. Les snobs de la Recherche du temps perdu sont beaucoup plus angoissés que les vaniteux du Rouge et le Noir. Le passage d'un romancier à l'autre peut donc bien se définir comme un progrès du métaphysique aux dépens du physique.

Stendhal n'ignore pas, bien entendu, qu'il existe un rapport inverse entre la force du désir et l'importance de l'objet. "Plus une différence sociale est petite, écrit-il, plus elle engendre d'affectation." Cette loi ne gouverne pas la seule vanité stendhalienne ; elle se vérifie d'un bout à l'autre de la littérature romanesque et elle permet de situer les oeuvres les unes par rapport aux autres.

Le snobisme proustien et, à plus forte raison, le souterrain dostoïevskien ne sont que le "passage à la limite" de cette loi stendhalienne. Ces formes plus extrêmes de la médiation interne doivent donc se définir comme "une différence nulle engendrant une affectation maximum." C'est d'ailleurs à peu près ainsi que Proust définit le snobisme :
 
"Le monde étant le royaume du néant, il n'y a entre les mérites des différentes femmes du monde que des degrés insignifiants, que peuvent seules follement majorer les rancunes ou l'imagination de M. de Charlus." (La Prisonnière)

(René Girard,
Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel, page 104)

René Girard : Le snobisme proustien : une différence nulle engendrant une affectation maximum