Marcel Proust | Albertine disparue I : Le chagrin et l'oubli / The Sweet Cheat Gone I: Grief And Oblivion

Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus était justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout simplement toute ma vie. Comme on s'ignore ! Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime : « Aie une seconde de patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te laisser souffrir comme cela. » Ce fut dans cet ordre d'idées que mon instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte les premiers calmants : « Tout cela n'a aucune importance parce que je vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de se tracasser. » « Tout cela n'a aucune importance », je ne m'étais pas contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté ; en exact analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de l'esprit venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme un sel cristallisé par la brusque réaction de la douleur. J'avais une telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la conscience des perceptions ; maintenant je la voyais comme une divinité redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans notre cœur que si elle se détache, ou si elle se détourne de nous, cette déité que nous ne distinguions presque pas nous inflige des souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle que la mort.

Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession, parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il nous semble encore modifiable par l'intervention in extremis de notre volonté. Mais, en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira ? Quand Albertine était à la maison, j'étais bien décidé à garder l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue :

« MON AMI,

» Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur devant vous, que, même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports. Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri, je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite, indifférente ; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.

» ALBERTINE.

« Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne peur et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus pressé : qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe ? Dussé-je, pour qu'Albertine soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à Mme Bontemps, il nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement. » Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu sage de les lui donner. « Même si l'adhésion de Mme Bontemps ne suffit pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance, eh bien ! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai ; elle sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici. » Puis-je dire, du reste, que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait douloureux ? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute, au moment même où elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais lui dire : prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. « Ce retour, elle-même le désire sûrement ; elle n'exige nullement cette liberté à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu, c'est que je ne sois plus insupportable avec elle, et surtout – comme autrefois Odette avec Swann – que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son indépendance, elle n'y tiendra pas ; nous resterons tous les deux ici, si heureux. » Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles, indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. « Albertine a, d'ailleurs, parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser, c'est ce que j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse, c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un mot ; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire qu'elle le fasse : revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est cela l'intention de son acte », me disait ma raison compatissante ; mais je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être liée avec Mlle Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même, si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire, la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de l'intelligence, et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais – et la suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà l'indiquer – de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui, se rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant elles et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me trouvais aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu pour l'avoir lu dans tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison, s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée, c'est-à-dire situé dans un temps inexistant ; par conséquent j'avais eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors qu'ils sont bien portants, et ne font en réalité qu'introduire une idée purement négative au sein d'une bonne santé que l'approche de la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi, c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce, inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que, mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me disant : « Mademoiselle Albertine est partie. » Pour se représenter une situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la plus physique, reçoit, comme le sillon de la foudre, la signature originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être été incapable de me le représenter dans son horreur, et même, Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de l'empêcher ! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant ! Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes, quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir maman dans ma chambre. Et c'était bien, en effet, toutes les inquiétudes éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle, avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle séparation et qui, par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur sur lequel spécule peut-être un peu – tant on se soucie peu de la douleur des autres – la femme qui désire donner au regret son maximum d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour toujours – pour toujours ! – elle désire frapper, ou pour se venger, ou pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes, d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser, – certes, ce coup au cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si on était bien, on ne se quitterait pas ! Et puis la femme avec qui on se montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments essentiels pour se quitter bien est de partir en prévenant l'autre. Or elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que, si son pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir. Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le départ a lieu souvent dans le moment où l'indifférence – réelle ou crue – est la plus grande, au point extrême de l'oscillation du pendule. La femme se dit : « Non, cela ne peut plus durer ainsi », justement parce que l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense ; et c'est elle qui quitte. Alors, le pendule revenant à son autre point extrême, l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point ; encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si naturel ! Le cœur bat ; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous, trop connue, voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles qu'elle nous a quittés. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous et peut-être préméditait son départ. À la série des faits psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut calculer ; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour nous correspondait sans doute une série de faits que nous avons ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme, attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-mêmes sans le savoir en disant : « M. X. est venu hier pour me voir », si elle avait convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M. X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles ! Possibles seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait : « Attends toujours signe pour aller chez le marquis de Saint-Loup, prévenez demain par coup de téléphone », je reconstituai une sorte de fuite projetée ; le nom du marquis de Saint-Loup n'était là que pour signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui, et, d'ailleurs, la signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes particularités que j'avais faussement attribuées à la première lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.

Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre, nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité depuis longtemps sa fuite ? j'ai dit (et alors cela m'avait paru seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise appelait faire la « tête ») que, du jour où elle avait cessé de m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et, en effet, elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui elle eût pu, de là, correspondre, et, d'ailleurs, les rideaux fermés sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle allait partir. La veille, en effet, elle prit dans ma chambre sans que je m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin ; c'est le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement qu'elle savait qu'elle partirait ! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque solennellement froid avec moi, sauf le dernier soir, où, après être restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle – remarque qui m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger, – elle me dit de la porte : « Adieu, petit, adieu, petit. » Mais je n'y pris pas garde au moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin, quand elle lui dit qu'elle partait (mais, du reste, c'est explicable aussi par la fatigue, car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui dit : « Adieu, Françoise » qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins maintenant que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au contraire celle qu'on préférerait mille fois. Car la question ne se pose plus entre un certain plaisir – devenu par l'usage, et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul – et d'autres plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur.

En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots : « Mademoiselle Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie »), cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire faire une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes je n'avais plus la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte pour bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas que je n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute heure, n'en ayant pas la possibilité et par conséquent pas le besoin, il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une seule solution possible, le retour à tout prix d'Albertine, peut-être la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre solution pouvait être acceptée aussi, et par un seul homme, car j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas vouloir être à Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance m'arrêta : c'était la première fois que je me levais depuis qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin d'aller m'informer chez son concierge.

La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer de forme ; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant des renseignements ; on veut qu'elle passe par ses innombrables métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa souffrance franche ; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on se couche avec sa douleur. Je me remis donc sur mes jambes ; je n'avançais dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avaient enseigné mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ. Mais sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus tôt, dans le clair-obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés alors, si loin de moi maintenant. Hélas ! je ne m'y étais jamais assis, avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne pus y rester, je me levai ; et ainsi à chaque instant il y avait quelqu'un des innombrables et humbles « moi » qui nous composent qui était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le notifier ; il fallait – ce qui était plus cruel que s'ils avaient été des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour souffrir – annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres, à tous ces « moi » qui ne le savaient pas encore ; il fallait que chacun d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots : « Albertine a demandé ses malles » – ces malles en forme de cercueil que j'avais vu charger à Balbec à côté de celles de ma mère, – « Albertine est partie ». À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces « moi » que je n'avais pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que c'était le jour du coiffeur), le « moi » que j'étais quand je me faisais couper les cheveux. J'avais oublié ce « moi » – là, son arrivée fit éclater mes sanglots, comme à un enterrement, celle d'un vieux serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces moments-là je discutais pourtant en me disant : « Inutile, n'est-ce pas, d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde. Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des confidences), il me dirait sûrement : « Mais vous êtes fou. C'est impossible. » Et, en effet, ces derniers jours nous n'avions pas eu une seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit de répondre. On ne part pas comme cela. Non, c'est un enfantillage. C'est la seule hypothèse absurde. » Et pourtant, tous les jours, en la retrouvant là le matin quand je sonnais, j'avais poussé un immense soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré. Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert, mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa tante où, en somme, elle était assez surveillée et ne pourrait faire grand'chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait été qu'elle fût restée à Paris, partie à Amsterdam ou pour Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais, en réalité, en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles. Aussi, quand la concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en Touraine, cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la première fois, torturé par la certitude du présent et l'incertitude de l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite file pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait aimée. On se le dit et, comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner, entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on aime. On le récrit tout le temps dans sa pensée tant qu'on est heureux, plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je ne pensais même pas en ce moment ; je ne voyais même pas devant ma pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps, et si j'avais voulu isoler l'idée qui était liée – car il y en a bien toujours quelqu'une – à ma souffrance, ç'aurait été alternativement, d'une part le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons. C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose ; pour presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attachées à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le poserons même plus) que relativement à la personne elle-même – le processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa personne : il dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même. Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie de la nature subjective de cet amour.

L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour « durer », je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but pendant plus d'une année : ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes précautions se trouvaient devenues inutiles si je lui laissais le temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin elle se rendait je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait été seule, et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu.

Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions paraîtrait plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un miracle.

Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait enlevées. Je ne pensais qu'à une chose : charger un autre de cette recherche. Cet autre fut Saint-Loup, qui consentit. L'anxiété de tant de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai, sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé en me disant : « Mademoiselle Albertine est partie. »

On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait, l'empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Ç'avait été, dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec, quand elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis, bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans ma vie, à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer. (C'est étonnant comme la jalousie, qui passe son temps à faire des petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit de découvrir le vrai.) Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse empêcher « l'être de fuite » d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur.

M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire, Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption, quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce parce que antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps, et comme à mon insu, la pression la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux d'un trait de notre caractère qui naturellement reparaît, et reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c'est le plagiat de soi-même.

Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à l'instant même ; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine fût sortie, car elle aurait pu le reconnaître. « Mais la jeune fille dont tu parles me connaît donc ? » me dit-il. Je lui dis que je ne le croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie. Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais promis au début : m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher Albertine ; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur « ce qu'il aurait fallu » l'avantage inestimable qu'elle me permettait de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début, c'est cette solution, cachée dans l'ombre et que je trouvais déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu : « Mais elle habite ici », il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il est vrai que peut-être Mme Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir, pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas, d'après ma photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances, comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que, pour que je fusse soumis à une autre créature, il fallait que celle-là fût tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la photographie d'Albertine jolie, mais comme, tout de même, je ne m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement : « Oh ! tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout bien gentille. – Oh ! si, elle doit être merveilleuse », dit-il avec un enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation pareils. « Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme. » Enfin je venais de trouver la photographie. « Elle est sûrement merveilleuse », continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait jusqu'à la stupidité. « C'est ça la jeune fille que tu aimes ? » finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un malade – eût-il été jusque-là un homme remarquable et votre ami – mais qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il avait aperçu la photographie d'Albertine était non le saisissement des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant : « Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards », mais celui exactement inverse et qui fait dire : « Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile, tant de chagrin, faire tant de folies ! » Il faut bien avouer que ce genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards troyens et, pour tout dire, habituel. Ce n'est pas seulement parce que l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas, le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage de la femme et les yeux de l'amant – l'énorme œuf douloureux qui l'engaine et le dissimule autant qu'une couche de neige une fontaine – est déjà poussée assez loin pour que le point où s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert avait vu la photographie d'une vieille maîtresse ?) Et même, nous n'avons pas besoin de voir pour la première fois celle qui a causé tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions comme mon grand-oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme qui fait souffrir celui qui l'aime ait toujours été bonne fille avec quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette, si cruelle pour Swann, avait été la prévenante « dame en rose » de mon grand-oncle, ou bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance, avec autant de crainte que celle d'une Divinité, par celui qui l'aime, apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette « Rachel Quand du Seigneur » qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir ce qu'une telle femme avait fait, de ne pas savoir ce qu'elle avait pu dire tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeait avec une souffrance, vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à Saint-Loup qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je sentais que je passerais peut-être peu à peu, touchant l'insignifiance ou la gravité du passé d'Albertine, de l'état d'esprit que j'avais en ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait – ce que tant de portraits ont – que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant (et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette dissemblance, toute la vie d'un amant – d'un amant dont personne ne comprend les folies – toute la vie d'un Swann la prouve. Mais que l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit : « Ce que j'ai aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est ceci. » Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là, quand même nous les verrions nous-même, quelle importance y ajouterions-nous ?

“Mademoiselle Albertine has gone!” How much farther does anguish penetrate in psychology than psychology itself! A moment ago, as I lay analysing my feelings, I had supposed that this separation without a final meeting was precisely what I wished, and, as I compared the mediocrity of the pleasures that Albertine afforded me with the richness of the desires which she prevented me from realising, had felt that I was being subtle, had concluded that I did not wish to see her again, that I no longer loved her. But now these words: “Mademoiselle Albertine has gone!” had expressed themselves in my heart in the form of an anguish so keen that I would not be able to endure it for any length of time. And so what I had supposed to mean nothing to me was the only thing in my whole life. How ignorant we are of ourselves. The first thing to be done was to make my anguish cease at once. Tender towards myself as my mother had been towards my dying grandmother, I said to myself with that anxiety which we feel to prevent a person whom we love from suffering: “Be patient for just a moment, we shall find something to take the pain away, don’t fret, we are not going to allow you to suffer like this.” It was among ideas of this sort that my instinct of self-preservation sought for the first sedatives to lay upon my open wound: “All this is not of the slightest importance, for I am going to make her return here at once. I must think first how I am to do it, but in any case she will be here this evening. Therefore, it is useless to worry myself.” “All this is not of the slightest importance,” I had not been content with giving myself this assurance, I had tried to convey the same impression to Françoise by not allowing her to see what I was suffering, because, even at the moment when I was feeling so keen an anguish, my love did not forget how important it was that it should appear a happy love, a mutual love, especially in the eyes of Françoise, who, as she disliked Albertine, had always doubted her sincerity. Yes, a moment ago, before Françoise came into the room, I had supposed that I was no longer in love with Albertine, I had supposed that I was leaving nothing out of account; a careful analyst, I had supposed that I knew the state of my own heart. But our intelligence, however great it may be, cannot perceive the elements that compose it and remain unsuspected so long as, from the volatile state in which they generally exist, a phenomenon capable of isolating them has not subjected them to the first stages of solidification. I had been mistaken in thinking that I could see clearly into my own heart. But this knowledge which had not been given me by the finest mental perceptions had now been brought to me, hard, glittering, strange, like a crystallised salt, by the abrupt reaction of grief. I was so much in the habit of seeing Albertine in the room, and I saw, all of a sudden, a fresh aspect of Habit. Hitherto I had regarded it chiefly as an annihilating force which suppresses the originality and even our consciousness of our perceptions; now I beheld it as a dread deity, so riveted to ourselves, its meaningless aspect so incrusted in our heart, that if it detaches itself, if it turns away from us, this deity which we can barely distinguish inflicts upon us sufferings more terrible than any other and is then as cruel as death itself.

The first thing to be done was to read Albertine’s letter, since I was anxious to think of some way of making her return. I felt that this lay in my power, because, as the future is what exists only in our mind, it seems to us to be still alterable by the intervention, in extremis, of our will. But, at the same time, I remembered that I had seen act upon it forces other than my own, against which, however long an interval had been allowed me, I could never have prevailed. Of what use is it that the hour has not yet struck if we can do nothing to influence what is bound to happen. When Albertine was living in the house I had been quite determined to retain the initiative in our parting. And now she had gone. I opened her letter. It ran as follows:

“MY DEAR FRIEND,

“Forgive me for not having dared to say to you in so many words what I am now writing, but I am such a coward, I have always been so afraid in your presence that I have never been able to force myself to speak. This is what I should have said to you. Our life together has become impossible; you must, for that matter, have seen, when you turned upon me the other evening, that there had been a change in our relations. What we were able to straighten out that night would become irreparable in a few days’ time. It is better for us, therefore, since we have had the good fortune to be reconciled, to part as friends. That is why, my darling, I am sending you this line, and beg you to be so kind as to forgive me if I am causing you a little grief when you think of the immensity of mine. My dear old boy, I do not wish to become your enemy, it will be bad enough to become by degrees, and very soon, a stranger to you; and so, as I have absolutely made up my mind, before sending you this letter by Françoise, I shall have asked her to let me have my boxes. Good-bye: I leave with you the best part of myself.

“ALBERTINE.”

“All this means nothing,” I told myself, “It is even better than I thought, for as she doesn’t mean a word of what she says she has obviously written her letter only to give me a severe shock, so that I shall take fright, and not be horrid to her again. I must make some arrangement at once: Albertine must be brought back this evening. It is sad to think that the Bontemps are no better than blackmailers who make use of their niece to extort money from me. But what does that matter? Even if, to bring Albertine back here this evening, I have to give half my fortune to Mme. Bontemps, we shall still have enough left, Albertine and I, to live in comfort.” And, at the same time, I calculated whether I had time to go out that morning and order the yacht and the Rolls-Royce which she coveted, quite forgetting, now that all my hesitation had vanished, that I had decided that it would be unwise to give her them. “Even if Mme. Bontemps’ support is not sufficient, if Albertine refuses to obey her aunt and makes it a condition of her returning to me that she shall enjoy complete independence, well, however much it may distress me, I shall leave her to herself; she shall go out by herself, whenever she chooses. One must be prepared to make sacrifices, however painful they may be, for the thing to which one attaches most importance, which is, in spite of everything that I decided this morning, on the strength of my scrupulous and absurd arguments, that Albertine shall continue to live here.” Can I say for that matter that to leave her free to go where she chose would have been altogether painful to me? I should be lying. Often already I had felt that the anguish of leaving her free to behave improperly out of my sight was perhaps even less than that sort of misery which I used to feel when I guessed that she was bored in my company, under my roof. No doubt at the actual moment of her asking me to let her go somewhere, the act of allowing her to go, with the idea of an organised orgy, would have been an appalling torment. But to say to her: “Take our yacht, or the train, go away for a month, to some place which I have never seen, where I shall know nothing of what you are doing,”— this had often appealed to me, owing to the thought that, by force of contrast, when she was away from me, she would prefer my society, and would be glad to return. “This return is certainly what she herself desires; she does not in the least insist upon that freedom upon which, moreover, by offering her every day some fresh pleasure, I should easily succeed in imposing, day by day, a further restriction. No, what Albertine has wanted is that I shall no longer make myself unpleasant to her, and most of all — like Odette with Swann — that I shall make up my mind to marry her. Once she is married, her independence will cease to matter; we shall stay here together, in perfect happiness.” No doubt this meant giving up any thought of Venice. But the places for which we have most longed, such as Venice (all the more so, the most agreeable hostesses, such as the Duchesse de Guermantes, amusements such as the theatre), how pale, insignificant, dead they become when we are tied to the heart of another person by a bond so painful that it prevents us from tearing ourselves away. “Albertine is perfectly right, for that matter, about our marriage. Mamma herself was saying that all these postponements were ridiculous. Marrying her is what I ought to have done long ago, it is what I shall have to do, it is what has made her write her letter without meaning a word of it; it is only to bring about our marriage that she has postponed for a few hours what she must desire as keenly as I desire it: her return to this house. Yes, that is what she meant, that is the purpose of her action,” my compassionate judgment assured me; but I felt that, in telling me this, my judgment was still maintaining the same hypothesis which it had adopted from the start. Whereas I felt that it was the other hypothesis which had invariably proved correct. No doubt this second hypothesis would never have been so bold as to formulate in so many words that Albertine could have had intimate relations with Mile. Vinteuil and her friend. And yet, when I was overwhelmed by the invasion of those terrible tidings, as the train slowed down before stopping at Parville station, it was the second hypothesis that had already been proved correct. This hypothesis had never, in the interval, conceived the idea that Albertine might leave me of her own accord, in this fashion, and without warning me and giving me time to prevent her departure. But all the same if, after the immense leap forwards which life had just made me take, the reality that confronted me was as novel as that which is presented by the discovery of a scientist, the inquiries of an examining magistrate or the researches of a historian into the mystery of a crime or a revolution, this reality while exceeding the meagre previsions of my second hypothesis nevertheless fulfilled them. This second hypothesis was not an intellectual feat, and the panic fear that I had felt on the evening when Albertine had refused to kiss me, the night when I had heard the sound of her window being opened, that fear was not based upon reason. But — and the sequel will shew this more clearly, as several episodes must have indicated it already — the fact that our intellect is not the most subtle, the most powerful, the most appropriate instrument for grasping the truth, is only a reason the more for beginning with the intellect, and not with a subconscious intuition, a ready-made faith in presentiments. It is life that, little by little, case by case, enables us to observe that what is most important to our heart, or to our mind, is learned not by reasoning but by other powers. And then it is the intellect itself which, taking note of their superiority, abdicates its sway to them upon reasoned grounds and consents to become their collaborator and their servant. It is faith confirmed by experiment. The unforeseen calamity with which I found myself engaged, it seemed to me that I had already known it also (as I had known of Albertine’s friendship with a pair of Lesbians), from having read it in so many signs in which (notwithstanding the contrary affirmations of my reason, based upon Albertine’s own statements) I had discerned the weariness, the horror that she felt at having to live in that state of slavery, signs traced as though in invisible ink behind her sad, submissive eyes, upon her cheeks suddenly inflamed with an unaccountable blush, in the sound of the window that had suddenly been flung open. No doubt I had not ventured to interpret them in their full significance or to form a definite idea of her immediate departure. I had thought, with a mind kept in equilibrium by Albertine’s presence, only of a departure arranged by myself at an undetermined date, that is to say a date situated in a non-existent time; consequently I had had merely the illusion of thinking of a departure, just as people imagine that they are not afraid of death when they think of it while they are in good health and actually do no more than introduce a purely negative idea into a healthy state which the approach of death would automatically destroy. Besides, the idea of Albertine’s departure on her own initiative might have occurred to my mind a thousand times over, in the clearest, the most sharply defined form, and I should no more have suspected what, in relation to myself, that is to say in reality, that departure would be, what an unprecedented, appalling, unknown thing, how entirely novel a calamity. Of her departure, had I foreseen it, I might have gone on thinking incessantly for years on end, and yet all my thoughts of it, placed end to end, would not have been comparable for an instant, not merely in intensity but in kind, with the unimaginable hell the curtain of which Françoise had raised for me when she said: “Mademoiselle Albertine has gone.” In order to form an idea of an unknown situation our imagination borrows elements that are already familiar and for that reason does not form any idea of it. But our sensibility, even in its most physical form, receives, as it were the brand of the lightning, the original and for long indelible imprint of the novel event. And I scarcely ventured to say to myself that, if I had foreseen this departure, I would perhaps have been incapable of picturing it to myself in all its horror, or indeed, with Albertine informing me of it, and myself threatening, imploring her, of preventing it! How far was any longing for Venice removed from me now! As far as, in the old days at Combray, was the longing to know Mme. de Guermantes when the time came at which I longed for one thing only, to have Mamma in my room. And it was indeed all these anxieties that I had felt ever since my childhood, which, at the bidding of this new anguish, had come hastening to reinforce it, to amalgamate themselves with it in a homogeneous mass that was stifling me. To be sure, the physical blow which such a parting strikes at the heart, and which, because of that terrible capacity for registering things with which the body is endowed, makes our suffering somehow contemporaneous with all the epochs in our life in which we have suffered; to be sure, this blow at the heart upon which the woman speculates a little perhaps — so little compunction do we shew for the sufferings of other people — who is anxious to give the maximum intensity to regret, whether it be that, merely hinting at an imaginary departure, she is seeking only to demand better terms, or that, leaving us for ever — for ever!— she desires to wound us, or, in order to avenge herself, or to continue to be loved, or to enhance the memory that she will leave behind her, to rend asunder the net of weariness, of indifference which she has felt being woven about her — to be sure, this blow at our heart, we had vowed that we would avoid it, had assured ourselves that we would make a good finish. But it is rarely indeed that we do finish well, for, if all was well, we would never finish! And besides, the woman to whom we shew the utmost indifference feels nevertheless in an obscure fashion that while we have been growing tired of her, by virtue of an identical force of habit, we have grown more and more attached to her, and she reflects that one of the essential elements in a good finish is to warn the other person before one goes. But she is afraid, if she warns us, of preventing her own departure. Every woman feels that, if her power over a man is great, the only way to leave him is sudden flight. A fugitive because a queen, precisely. To be sure, there is an unspeakable interval between the boredom which she inspired a moment ago and, because she has gone, this furious desire to have her back again. But for this, apart from those which have been furnished in the course of this work and others which will be furnished later on, there are reasons. For one thing, her departure occurs as often as not at the moment when our indifference — real or imagined — is greatest, at the extreme point of the oscillation of the pendulum. The woman says to herself: “No, this sort of thing cannot go on any longer,” simply because the man speaks of nothing but leaving her, or thinks of nothing else; and it is she who leaves him. Then, the pendulum swinging back to its other extreme, the interval is all the greater. In an instant it returns to this point; once more, apart from all the reasons that have been given, it is so natural. Our heart still beats; and besides, the woman who has gone is no longer the same as the woman who was with us. Her life under our roof, all too well known, is suddenly enlarged by the addition of the lives with which she is inevitably to be associated, and it is perhaps to associate herself with them that she has left us. So that this novel richness of the life of the woman who has gone reacts upon the woman who was with us and was perhaps planning her departure. To the series of psychological facts which we are able to deduce and which form part of her life with us, our too evident boredom in her company, our jealousy also (the effect of which is that the men who have been left by a number of women have been left almost always in the same manner because of their character and of certain always identical reactions which can be calculated: each man has his own way of being betrayed, as he has his own way of catching cold), to this series not too mysterious for us, there corresponds doubtless a series of facts of which we were unaware. She must for some tune past have been keeping up relations, written, or verbal or through messengers, with some man, or some woman, have been awaiting some signal which we may perhaps have given her ourselves, unconsciously, when we said: “X. called yesterday to see me,” if she had arranged with X. that on the eve of the day when she was to join him he was to call upon me. How many possible hypotheses! Possible only. I constructed the truth so well, but in the realm of possibility only, that, having one day opened, and then by mistake, a letter addressed to my mistress, from this letter which was written in a code, and said: “Go on waiting for a signal to go to the Marquis de Saint-Loup; let me know to-morrow by telephone,” I reconstructed a sort of projected flight; the name of the Marquis de Saint-Loup was there only as a substitute for some other name, for my mistress did not know Saint-Loup well enough, but had heard me speak of him, and moreover the signature was some sort of nickname, without any intelligible form. As it happened, the letter was addressed not to my mistress but to another person in the building who bore a different name which had been misread. The letter was written not in code, but in bad French, because it was written by an American woman, who was indeed a friend of Saint-Loup as he himself told me. And the odd way in which this American woman wrote certain letters had given the appearance of a nickname to a name which was quite genuine, only foreign. And so I had on that occasion been entirely at fault in my suspicions. But the intellectual structure which had in my mind combined these facts, all of them false, was itself so accurate, so inflexible form of the truth that when three months later my mistress, who had at that time been meaning to spend the rest of her life with me, left me, it was in a fashion absolutely identical with that which I had imagined on the former occasion. A letter arrived, containing the same peculiarities which I had wrongly attributed to the former letter, but this time it was indeed meant as a signal.

This calamity was the greatest that I had experienced in my life. And, when all was said, the suffering that it caused me was perhaps even exceeded by my curiosity to learn the causes of this calamity which Albertine had deliberately brought about. But the sources of great events are like those of rivers, in vain do we explore the earth’s surface, we can never find them. So Albertine had for a long time past been planning lier flight; I have said (and at the time it had seemed to me simply a sign of affectation and ill humour, what Françoise called ‘lifting her head’) that, from the day upon which she had ceased to kiss me, she had gone about as though tormented by a devil, stiffly erect, unbending, saying the simplest things in a sorrowful tone, slow in her movements, never once smiling. I cannot say that there was any concrete proof of conspiracy with the outer world. Françoise told me long afterwards that, having gone into Albertine’s room two days before her departure, she had found it empty, the curtains drawn, but had detected from the atmosphere of the room and the sounds that came in that the window was open. And indeed she had found Albertine on the balcony. But it is hard to say with whom she could have been communicating from there, and moreover the drawn curtains screening the open window could doubtless be explained by her knowing that I was afraid of draughts, and by the fact that, even if the curtains afforded me little protection, they would prevent Françoise from seeing from the passage that the shutters had been opened so early. No, I can see nothing save one trifling incident which proves merely that on the day before her departure she knew that she was going. For during the day she took from my room without my noticing it a large quantity of wrapping paper and cloth which I kept there, and in which she spent the whole night packing her innumerable wrappers and dressing-gowns so that she might leave the house in the morning; this was the only incident, it was more than enough. I cannot attach any importance to her having almost forced upon me that evening a thousand francs which she owed me, there is nothing peculiar in that, for she was extremely scrupulous about money. Yes, she took the wrapping paper overnight, but it was not only then that she knew that she was going to leave me! For it was not resentment that made her leave me, but her determination, already formed, to leave me, to abandon the life of which she had dreamed, that gave her that air of resentment. A resentful air, almost solemnly cold toward myself, except on the last evening when, after staying in my room longer than she had intended, she said — a remark which surprised me, coming from her who had always sought to postpone the moment of parting — she said to me from the door: “Good-bye, my dear; good-bye, my dear.” But I did not take any notice of this, at the moment. Françoise told me that next morning when Albertine informed her that she was going (but this, for that matter, may be explained also by exhaustion for she had spent the whole night in packing all her clothes, except the things for which she had to ask Françoise as they were not in her bedroom or her dressing-room), she was still so sad, so much more erect, so much stiffer than during the previous days that Françoise, when Albertine said to her: “Good-bye, Françoise,” almost expected to see her fall to the ground. When we are told anything like this, we realise that the woman who appealed to us so much less than any of the women whom we meet so easily in the course of the briefest outing, the woman who makes us resent our having to sacrifice them to herself, is on the contrary she whom now we would a thousand times rather possess. For the choice lies no longer between a certain pleasure — which has become by force of habit, and perhaps by the insignificance of its object, almost nothing — and other pleasures, which tempt and thrill us, but between these latter pleasures and something that is far stronger than they, compassion for suffering.

When I vowed to myself that Albertine would be back in the house before night, I had proceeded in hot haste to cover with a fresh belief the open wound from which I had torn the belief that had been my mainstay until then. But however rapidly my instinct of self-preservation might have acted, I had, when Françoise spoke to me, been left for an instant without relief, and it was useless my knowing now that Albertine would return that same evening, the pain that I had felt in the instant in which I had not yet assured myself of her return (the instant that had followed the words: “Mademoiselle Albertine has asked for her boxes, Mademoiselle Albertine has gone”), this revived in me of its own accord as keen as it had been before, that is to say as if I had still been unaware of Albertine’s immediate return. However, it was essential that she should return, but of her own accord. Upon every hypothesis, to appear to be taking the first step, to be begging her to return would be to defeat my own object. To be sure, I had not the strength to give her up as I had given up Gilberte. Even more than to see Albertine again, what I wished was to put an end to the physical anguish which my heart, less stout than of old, could endure no longer. Then, by dint of accustoming myself to not wishing anything, whether it was a question of work or of anything else, I had become more cowardly. But above all, this anguish was incomparably keener for several reasons, the most important of which was perhaps not that I had never tasted any sensual pleasure with Mme. de Guermantes or with Gilberte, but that, not seeing them every day, and at every hour of the day, having no opportunity and consequently no need to see them, there had been less prominent, in my love for them, the immense force of Habit. Perhaps, now that my heart, incapable of wishing and of enduring of its own free will what I was suffering, found only one possible solution, that Albertine should return at all costs, perhaps the opposite solution (a deliberate renunciation, gradual resignation) would have seemed to me a novelist’s solution, improbable in real life, had I not myself decided upon it in the past when Gilberte was concerned. I knew therefore that this other solution might be accepted also and by the same man, for I had remained more or less the same. Only time had played its part, time which had made me older, time which moreover had kept Albertine perpetually in my company while we were living together. But I must add that, without my giving up the idea of that life, there survived in me of all that I had felt about Gilberte the pride which made me refuse to be to Albertine a repellent plaything by insisting upon her return; I wished her to come back without my appearing to attach any importance to her return. I got out of bed, so as to lose no more time, but was arrested by my anguish; this was the first time that I had got out of bed since Albertine had left me. Yet I must dress myself at once in order to go and make inquiries of her porter.

Suffering, the prolongation of a spiritual shock that has come from without, keeps on endeavouring to change its form; we hope to be able to dispel it by making plans, by seeking information; we wish it to pass through its countless metamorphoses, this requires less courage than retaining our suffering intact; the bed appears so narrow, hard and cold on which we lie down with our grief. I put my feet to the ground; I stepped across the room with endless precautions, took up a position from which I could not see Albertine’s chair, the pianola upon the pedals of which she used to press her golden slippers, nor a single one of the things which she had used and all of which, in the secret language that my memory had imparted to them, seemed to be seeking to give me a fresh translation, a different version, to announce to me for the second time the news of her departure. But even without looking at them I could see them, my strength left me, I sank down upon one of those blue satin armchairs, the glossy surface of which an hour earlier, in the dimness of my bedroom anaesthetised by a ray of morning light, had made me dream dreams which then I had passionately caressed, which were so far from me now. Alas, I had never sat down upon any of them until this minute save when Albertine was still with me. And so I could not remain sitting there, I rose; and thus, at every moment there was one more of those innumerable and humble ‘selves’ that compose our personality which was still unaware of Albertine’s departure and must be informed of it; I was obliged — and this was more cruel than if they had been strangers and had not borrowed my sensibility to pain — to describe to all these ‘selves’ who did not yet know of it, the calamity that had just occurred, it was necessary that each of them in turn should hear for the first time the words: “Albertine has asked for her boxes”— those coffin-shaped boxes which I had seen put on the train at Balbec with my mother’s —“Albertine has gone.” To each of them I had to relate my grief, the grief which is in no way a pessimistic conclusion freely drawn from a number of lamentable circumstances, but is the intermittent and involuntary revival of a specific impression, come to us from without and not chosen by us. There were some of these ‘selves’ which I had not encountered for a long time past. For instance (I had not remembered that it was the day on which the barber called) the ‘self that I was when I was having my hair cut. I had forgotten this ‘self,’ the barber’s arrival made me burst into tears, as, at a funeral, does the appearance of an old pensioned servant who has not forgotten the deceased. Then all of a sudden I recalled that, during the last week, I had from time to time been seized by panic fears which I had not confessed to myself. At such moments, however, I had debated the question, saying to myself: “Useless, of course, to consider the hypothesis of her suddenly leaving me. It is absurd. If I were to confess it to a sober, intelligent man” (and I should have done so to secure peace of mind, had not jealousy prevented me from making confidences) “he would be sure to say to me: ‘Why, you are mad. It is impossible.’ And, as a matter of fact, during these jjast days we have not quarrelled once. People separate for a reason. They tell you their reason. They give you a chance to reply. They do not run away like that. No, it is perfectly childish. It is the only hypothesis that is absurd.” And yet, every day, when I found that she was still there in the morning when I fang my bell, I had heaved a vast sigh of relief. And when Françoise handed me Albertine’s letter, I had at once been certain that it referred to the one thing that could not happen, to this departure which I had in a sense perceived many days in advance, in spite of the logical reasons for my feeling reassured. I had said this to myself almost with satisfaction at my own perspicacity in my despair, like a murderer who knows that his guilt cannot be detected, but is nevertheless afraid and all of a sudden sees his victim’s name written at the head of a document on the table of the police official who has sent for him. My only hope was that Albertine had gone to Touraine, to her aunt’s house where, after all, she would be fairly well guarded and could not do anything very serious in the interval before I brought her back. My worst fear was that she might be remaining in Paris, or have gone to Amsterdam or to Montjouvain, in other words that she had escaped in order to involve herself in some intrigue the preliminaries of which I had failed to observe. But in reality when I said to myself Paris, Amsterdam, Montjouvain, that is to say various names of places, I was thinking of places which were merely potential. And so, when Albertine’s hall porter informed me that she had gone to Touraine, this place of residence which I supposed myself to desire seemed to me the most terrible of them all, because it was real, and because, tormented for the first time by the certainty of the present and the uncertainty of the future, I pictured to myself Albertine starting upon a life which she had deliberately chosen to lead apart from myself, perhaps for a long time, perhaps for ever, and in which she would realise that unknown element which in the past had so often distressed me when, nevertheless, I had enjoyed the happiness of possessing, of caressing what was its outer shell, that charming face impenetrable and captive. It was this unknown element that formed the core of my love. Outside the door of Albertine’s house I found a poor little girl who gazed at me open-eyed and looked so honest that I asked her whether she would care to come home with me, as I might have taken home a dog with faithful eyes. She seemed pleased by my suggestion. When I got home, I held her for some time on my knee, but very soon her presence, by making me feel too keenly Albertine’s absence, became intolerable. And I asked her to go away, giving her first a five-hundred franc note. And yet, a moment later, the thought of having some other little girl in the house with me, of never being alone, without the comfort of an innocent presence, was the only thing that enabled me to endure the idea that Albertine might perhaps remain away for some time before returning. As for Albertine herself, she barely existed in me save under the form of her name, which, but for certain rare moments of respite when I awoke, came and engraved itself upon my brain and continued incessantly to do so. If I had thought aloud, I should have kept on repeating it, and my speech would have been as monotonous, as limited as if I had been transformed into a bird, a bird like that in the fable whose song repeated incessantly the name of her whom, when a man, it had loved. We say the name to ourselves, and as we remain silent it seems as though we inscribed it on ourselves, as though it left its trace on our brain which must end by being, like a wall upon which somebody has amused himself by scribbling, entirely covered with the name, written a thousand times over, of her whom we love. We repeat it all the time in our mind, even when we are happy, all the more when we are unhappy. And to repeat this name, which gives us nothing in addition to what we already know, we feel an incessantly renewed desire, but, in the course of time, it wearies us. To carnal pleasure I did not even give a thought at this moment; I did not even see, with my mind’s eye, the image of that Albertine, albeit she had been the cause of such an upheaval of my existence, I did not perceive her body and if I had wished to isolate the idea that was bound up — for there is always some idea bound up — with my suffering, it would have been alternately, on the one hand my doubt as to the intention with which she had left me, with or without any thought of returning, and on the other hand the means of bringing her back. Perhaps there is something symbolical and true in the minute place occupied in our anxiety by the person who is its cause. The fact is that the person counts for little or nothing; what is almost everything is the series of emotions, of agonies which similar mishaps have made us feel in the past in connexion with her and which habit has attached to her. What proves this clearly is, even more than the boredom which we feel in moments of happiness, that the fact of seeing or not seeing the person in question, of being or not being admired by her, of having or not having her at our disposal will seem to us utterly trivial when we shall no longer have to set ourselves the problem (so superfluous that we shall no longer take the trouble to consider it) save in relation to the person herself — the series of emotions and agonies being forgotten, at least in so far as she is concerned, for it may have developed afresh but in connexion with another person. Before this, when it was still attached to her, we supposed that our happiness was dependent upon her presence; it depended merely upon the cessation of our anxiety. Our subconscious was therefore more clairvoyant than ourselves at that moment, when it made the form of the beloved woman so minute, a form which we had indeed perhaps forgotten, which we might have failed to remember clearly and thought unattractive, in the terrible drama in which finding her again in order to cease from expecting her becomes an absolutely vital matter. Minute proportions of the woman’s form, a logical and necessary effect of the fashion in which love develops, a clear allegory of the subjective nature of that love.

The spirit in which Albertine had left me was similar no doubt to that of the nations who pave the way by a demonstration of their armed force for the exercise of their diplomacy. She could not have left me save in the hope of obtaining from me better terms, greater freedom, more comfort. In that case the one of us who would have conquered would have been myself, had I had the strength to await the moment when, seeing that she could gam nothing, she would return of her own accord. But if at cards, or in war, where victory alone matters, we can hold out against bluff, the conditions are not the same that are created by love and jealousy, not to mention suffering. If, in order to wait, to ‘hold out,’ I allowed Albertine to remain away from me for several days, for several weeks perhaps, I was ruining what had been my sole purpose for more than a year, never to leave her by herself for a single hour. All my precautions were rendered fruitless, if I allowed her the time, the opportunity to betray me as often as she might choose, and if in the end she did return to me, I should never again be able to forget the time when she had been alone, and even if I won in the end, nevertheless in the past, that is to say irreparably, I should be the vanquished party.

As for the means of bringing Albertine back, they had all the more chance of success the more plausible the hypothesis appeared that she had left me only in the hope of being summoned back upon more favourable terms. And no doubt to the people who did not believe in Albertine’s sincerity, certainly to Françoise for instance, this was the more plausible hypothesis. But my reason, to which the only explanation of certain bouts of ill humour, of certain attitudes had appeared, before I knew anything, to be that she had planned a final departure, found it difficult to believe that, now that her departure had occurred, it was a mere feint. I say my reason, not myself. The hypothesis of a feint became all the more necessary to me the more improbable it was, and gained in strength what it lost in probability. When we find ourselves on the brink of the abyss, and it seems as though God has forsaken us, we no longer hesitate to expect a miracle of Him.

I realise that in all this I was the most apathetic, albeit the most anxious of detectives. But Albertine’s flight had not restored to myself the faculties of which the habit of having her watched by other people had deprived me. I could think of one thing only: how to employ some one else upon the search for her. This other person was Saint-Loup, who agreed. The transference of the anxiety of so many days to another person filled me with joy and I quivered with the certainty of success, my hands becoming suddenly dry again as in the past, and no longer moist with that sweat in which Françoise had bathed me when she said: “Mademoiselle Albertine has gone.”

The reader may remember that when I decided to live with Albertine, and even to marry her, it was in order to guard her, to know what she was doing, to prevent her from returning to her old habits with Mlle. Vinteuil. It had been in the appalling anguish caused by her revelation at Balbec when she had told me, as a thing that was quite natural, and I succeeded, albeit it was the greatest grief that I had ever yet felt in my life, in seeming to find quite natural the thing which in my worst suppositions I had never had the audacity to imagine. (It is astonishing what a want of imagination jealousy, which spends its time in weaving little suppositions of what is untrue, shews when it is a question of discovering the truth.) Now this love, born first and foremost of a need to prevent Albertine from doing wrong, this love had preserved in the sequel the marks of its origin. Being with her mattered little to me so long as I could prevent her from “being on the run,” from going to this place or to that. In order to prevent her, I had had recourse to the vigilance, to the company of the people who went about with her, and they had only to give me at the end of the day a report that was fairly reassuring for my anxieties to vanish in good humour.

Having given myself the assurance that, whatever steps I might have to take, Albertine would be back in the house that same evening, I had granted a respite to the grief which Françoise had caused me when she told me that Albertine had gone (because at that moment my mind taken by surprise had believed for an instant that her departure was final). But after an interruption, when with an impulse of its own independent life the initial suffering revived spontaneously in me, it was just as keen as before, because it was anterior to the consoling promise that I had given myself to bring Albertine back that evening. This utterance, which would have calmed it, my suffering had not heard. To set in motion the means of bringing about her return, once again, not that such an attitude on my part would ever have proved very successful, but because I had always adopted it since I had been in love with Albertine, I was condemned to behave as though I did not love her, was not pained by her departure, I was condemned to continue to lie to her. I might be all the more energetic in my efforts to bring her back in that personally I should appear to have given her up for good. I decided to write Albertine a farewell letter in which I would regard her departure as final, while I would send Saint-Loup down to put upon Mme. Bontemps, as though without my knowledge, the most brutal pressure to make Albertine return as soon as possible. No doubt I had had experience with Gilberte of the danger of letters expressing an indifference which, feigned at first, ends by becoming genuine. And this experience ought to have restrained me from writing to Albertine letters of the same sort as those that I had written to Gilberte. But what we call experience is merely the revelation to our own eyes of a trait in our character which naturally reappears, and reappears all the more markedly because we have already brought it into prominence once of our own accord, so that the spontaneous impulse which guided us on the first occasion finds itself reinforced by all the suggestions of memory. The human plagiarism which it is most difficult to avoid, for individuals (and even for nations which persevere in their faults and continue to aggravate them) is the plagiarism of ourselves.

Knowing that Saint-Loup was in Paris I had sent for him immediately; he came in haste to my rescue, swift and efficient as he had been long ago at Doncières, and agreed to set off at once for Touraine. I suggested to him the following arrangement. He was to take the train to Chatellerault, find out where Mme. Bontemps lived, and wait until Albertine should have left the house, since there was a risk of her recognising him. “But does the girl you are speaking of know me, then?” he asked. I told him that I did not think so. This plan of action filled me with indescribable joy. It was nevertheless diametrically opposed to my original intention: to arrange things so that I should not appear to be seeking Albertine’s return; whereas by so acting I must inevitably appear to be seeking it, but this plan had inestimable advantage over ‘the proper thing to do’ that it enabled me to say to myself that some one sent by me was going to see Albertine, and would doubtless bring her back with him. And if I had been able to read my own heart clearly at the start, I might have foreseen that it was this solution, hidden in the darkness, which I felt to be deplorable, that would ultimately prevail over the alternative course of patience which I had decided to choose, from want of will-power. As Saint-Loup already appeared slightly surprised to learn that a girl had been living with me through the whole winter without my having said a word to him about her, as moreover he had often spoken to me of the girl who had been at Balbec and I had never said in reply: “But she is living here,” he might be annoyed by my want of confidence. There was always the risk of Mme. Bontemps’s mentioning Balbec to him. But I was too impatient for his departure, for his arrival at the other end, to wish, to be able to think of the possible consequences of his journey. As for the risk of his recognising Albertine (at whom he had resolutely refrained from looking when he had met her at Doncières), she had, as everyone admitted, so altered and had grown so much stouter that it was hardly likely. He asked me whether I had not a picture of Albertine. I replied at first that I had not, so that he might not have a chance, from her photograph, taken about the time of our stay at Balbec, of recognising Albertine, though he had had no more than a glimpse of her in the railway carriage. But then I remembered that in the photograph she would be already as different from the Albertine of Balbec as the living Albertine now was, and that he would recognise her no better from her photograph than in the flesh. While I was looking for it, he laid his hand gently upon my brow, by way of consoling me. I was touched by the distress which the grief that he guessed me to be feeling was causing him. For one thing, however final his rupture with Rachel, what he had felt at that time was not yet so remote that he had not a special sympathy, a special pity for this sort of suffering, as we feel ourselves more closely akin to a person who is afflicted with the same malady as ourselves. Besides, he had so strong an affection for myself that the thought of my suffering was intolerable to him. And so he conceived, towards her who was the cause of my suffering, a rancour mingled with admiration. He regarded me as so superior a being that he supposed that if I were to subject myself to another person she must be indeed extraordinary. I quite expected that he would think Albertine, in her photograph, pretty, but as at the same time I did not imagine that it would produce upon him the impression that Helen made upon the Trojan elders, as I continued to look for it, I said modestly: “Oh! you know, you mustn’t imagine things, for one thing it is a bad photograph, and besides there’s nothing startling about her, she is not a beauty, she is merely very nice.” “Oh, yes, she must be wonderful,” he said with a simple, sincere enthusiasm as he sought to form a mental picture of the person who was capable of plunging me in such despair and agitation. “I am angry with her because she has hurt you, but at the same time one can’t help seeing that a man who is an artist to his fingertips like you, that you, who love beauty in everything and with so passionate a love, were predestined to suffer more than the ordinary person when you found it in a woman.” At last I managed to find her photograph. “She is bound to be wonderful,” still came from Robert, who had not seen that I was holding out the protograph to him. All at once he caught sight of it, he held it for a moment between his hands. His face expressed a stupefaction which amounted to stupidity. “Is this the girl you are in love with?” he said at length in a tone from which astonishment was banished by his fear of making me angry. He made no remark upon it, he had assumed the reasonable, prudent, inevitably somewhat disdainful air which we assume before a sick person — even if he has been in the past a man of outstanding gifts, and our friend — who is now nothing of the sort, for, raving mad, he speaks to us of a celestial being who has appeared to him, and continues to behold this being where we, the sane man, can see nothing but a quilt on the bed. I at once understood Robert’s astonishment and that it was the same in which the sight of his mistress had plunged me, with this difference only that I had recognised in her a woman whom I already knew, whereas he supposed that he had never seen Albertine. But no doubt the difference between our respective impressions of the same person was equally great. The time was past when I had timidly begun at Balbec by adding to my visual sensations when I gazed at Albertine sensations of taste, of smell, of touch. Since then, other more profound, more pleasant, more indefinable sensations had been added to them, and afterwards painful sensations. In short, Albertine was merely, like a stone round which snow has gathered, the generating centre of an immense structure which rose above the plane of my heart. Robert, to whom all this stratification of sensations was invisible, grasped only a residue of it which it prevented me, on the contrary, from perceiving. What had disconcerted Robert when his eyes fell upon Albertine’s photograph was not the consternation of the Trojan elders when they saw Helen go by and said: “All our misfortunes are not worth a single glance from her eyes,” but the exactly opposite impression which may be expressed by: “What, it is for this that he has worked himself into such a state, has grieved himself so, has done so many idiotic things!” It must indeed be admitted that this sort of reaction at the sight of the person who has caused the suffering, upset the life, sometimes brought about the death of some one whom we love, is infinitely more frequent than that felt by the Trojan elders, and is in short habitual. This is not merely because love is individual, nor because, when we do not feel it, finding it avoidable and philosophising upon the folly of other people come naturally to us. No, it is because, when it has reached the stage at which it causes such misery, the structure composed of the sensations interposed between the face of the woman and the eyes of her lover — the huge egg of pain which encases it and conceals it as a mantle of snow conceals a fountain — is already raised so high that the point at which the lover’s gaze comes to rest, the point at which he finds his pleasure and his sufferings, is as far from the point which other people see as is the real sun from the place in which its condensed light enables us to see it in the sky. And what is more, during this time, beneath the chrysalis of griefs and affections which render invisible to the lover the worst metamorphoses of the beloved object, her face has had time to grow old and to change. With the result that if the face which the lover saw on the first occasion is very far removed from that which he has seen since he has been in love and has been made to suffer, it is, in the opposite direction, equally far from the face which may now be seen by the indifferent onlooker. (What would have happened if, instead of the photograph of one who was still a girl, Robert had seen the photograph of an elderly mistress?) And indeed we have no need to see for the first time the woman who has caused such an upheaval, in order to feel this astonishment. Often we know her already, as my great-uncle knew Odette. Then the optical difference extends not merely to the bodily aspect, but to the character, to the individual importance. It is more likely than not that the woman who is causing the man who is in love with her to suffer has already behaved perfectly towards some one who was not interested in her, just as Odette who was so cruel to Swann had been the sedulous ‘lady in pink’ to my great-uncle, or indeed that the person whose every decision is calculated in advance with as much dread as that of a deity by the man who is in love with her, appears as a person of no importance, only too glad to do anything that he may require of her, in the eyes of the man who is not in love with her, as Saint-Loup’s mistress appeared to me who saw in her nothing more than that ‘Rachel, when from the Lord’ who had so repeatedly been offered me. I recalled my own stupefaction, that first time that I met her with Saint-Loup, at the thought that anybody could be tormented by not knowing what such a woman had been doing, by the itch to know what she might have said in a whisper to some other man, why she had desired a rupture. And I felt that all this past existence — but, in this case, Albertine’s — toward which every fibre of my heart, of my life was directed with a throbbing, clumsy pain, must appear just as insignificant to Saint-Loup as it would one day, perhaps, appear to myself. I felt that I would pass perhaps gradually, so far as the insignificance or gravity of Albertine’s past was concerned, from the state of mind in which I was at the moment to that of Saint-Loup, for I was under no illusion as to what Saint-Loup might be thinking, as to what anyone else than the lover himself might think. And I was not unduly distressed. Let us leave pretty women to men devoid of imagination. I recalled that tragic explanation of so many of us which is furnished by an inspired but not lifelike portrait, such as Elstir’s portrait of Odette, which is a portrait not so much of a mistress as of our degrading love for her. There was lacking only what we find in so many portraits — that the painter should have been at once a great artist and a lover (and even then it was said that Elstir had been in love with Odette). This disparity, the whole life of a lover — of a lover whose acts of folly nobody understands — the whole life of a Swann goes to prove. But let the lover be embodied in a painter like Elstir and then we have the clue to the enigma, we have at length before our eyes those lips which the common herd have never perceived, that nose which nobody has ever seen, that unsuspected carriage. The portrait says: “What I have loved, what has made me suffer, what I have never ceased to behold is this.” By an inverse gymnastic, I who had made a mental effort to add to Rachel all that Saint-Loup had added to her of himself, I attempted to subtract the support of my heart and mind from the composition of Albertine and to picture her to myself as she must appear to Saint-Loup, as Rachel had appeared to me. Those differences, even though we were to observe them ourselves, what importance would we attach to them?

 

Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle n'avait pas encore « épaissi », mais à la suite d'excès d'exercice elle avait trop fondu ; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle, assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture je susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et n'était pas allée ailleurs ; et cela suffit ; ce qu'on aime est trop dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on ait besoin de toute la femme ; on veut seulement être sûr que c'est elle, ne pas se tromper sur l'identité, autrement importante que la beauté pour ceux qui aiment ; les joues peuvent se creuser, le corps s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une femme, cet extrait algébrique, cette constance, cela suffit pour qu'un homme attendu dans le plus grand monde, et qui l'aimerait, ne puisse disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec d'autres.

« Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari ? Elle est malhonnête à ce point-là ? Si tu ne te trompes pas, trois mille francs suffiraient. – Non, je t'en prie, n'économise pas pour une chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci, où il y a du reste une part de vérité : « Mon ami avait demandé ces trente mille francs à un parent pour le comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se prolongeait. » Tu crois que c'est inventé exprès ? – Mais non », me répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit. Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette histoire des trente mille francs il y eût, comme je le lui disais, une grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour. L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais, justement peut-être pour être aidé, cache bien des choses. Et l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. « Enfin, comme tu voudras ; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je sais bien que dans notre monde il y a des duchesses, et même des plus bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine. Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il, est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras pas un peu de ma maison la tienne ?... » Il s'arrêta, ayant tout à coup pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais Albertine ne pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne pourrait partir que le soir. Françoise me demanda : « Faut-il ôter du cabinet de travail le lit de Mlle Albertine ? – Au contraire, dis-je, il faut le faire. » J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à l'autre et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins. Mais Françoise me regarda avec un air sinon d'incrédulité, du moins de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que je me disais : « J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi. » Saint-Loup devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle était de mauvaise humeur. « J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens. » J'étouffais de colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement chargé d'une telle commission et que, du reste, le fait était faux. Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être parce qu'il était d'un caractère lâche et vivant gaiement et paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau, peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les autres, ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme des leitmotive wagnériens, de la notion aussi, émergente alors, que les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit. Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les parents qui m'insultèrent en me disant : « Nous ne mangeons pas de ce pain-là », me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable exemple la facilité des présidents d'assises à « reparties », prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent partis, le chef de la Sûreté, qui aimait les petites filles, changea de ton et me réprimanda comme un compère : « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était follement exagérée. » Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants, jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il s'était chargé d'aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au fond, ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais pas du reste absolument ; le spécifique pour guérir un événement malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une décision ; car elle a pour effet, par un brusque renversement de nos pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement passé et en prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait si heureux, c'était la certitude secrète que, la mission de Saint-Loup ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le compris ; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans cela eût duré, mais le « la réussite est sûre » que j'avais pensé quand je disais « Advienne que pourra ». Et la pensée, éveillée par son retard, qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir, m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous gonfle d'une joie que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif, et privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble médiocre simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence vaille autant, parfois même plus que notre vie. Une chose, du reste, acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du cœur, – qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine, je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas plus la voir ce soir qu'hier ; mais relire « ma décision est irrévocable », c'était autre chose, c'était comme prendre un médicament dangereux, qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements, dans les lettres de rupture, un péril particulier qui amplifie et dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter. Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir des jeunes filles chez moi ; que le concierge, croyant qu'on parlait d'Albertine, avait répondu que si, et que depuis ce moment la maison semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle me prît pour un malfaiteur. Et du même coup je compris combien on vit plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur, mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais pensé que même une petite fille inconnue pût avoir, par l'arrivée d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort, peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre. Mais tout à coup, par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne songeai pas, en effet, qu'Albertine, étant majeure, pouvait habiter chez moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu chastement avec elle, je trouvai, dans la punition qui m'était infligée pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent, cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais alors, en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine revînt ! Ah ! combien mon amour pour Albertine, dont j'avais cru que je pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte, s'était développé en parfait contraste avec ce dernier ! Combien rester sans la voir m'était impossible ! Et pour chaque acte, même le plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là, qui furent les premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût voir Mme Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes inconnues, quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter, c'était la première apparition de cette grande force intermittente, qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l'Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.

Je pensais tout le temps à Albertine, et jamais Françoise en entrant dans ma chambre ne me disait assez vite : « Il n'y a pas de lettres », pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps je parvenais, en faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur ; mais le soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil, et dont l'influence, en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle, qu'elle me donnait et où, du reste, je n'aurais plus été libre comme pendant la veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais, là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.

Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas demander : « Est-ce qu'il y a un télégramme ? » Il en vint un enfin, mais qui ne faisait que tout reculer, me disant : « Ces dames sont parties pour trois jours. » Sans doute, si j'avais supporté les quatre jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce que je me disais : « Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la semaine elle sera là. » Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même : vivre sans elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte de sa chambre – l'ouvrir, je n'avais pas encore le courage – en sachant qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà les choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois prouvait qu'il était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre – le prochain retour d'Albertine – je cesserais d'en avoir besoin (je pourrais me dire : « Elle ne reviendra jamais », et vivre tout de même comme j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration, m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs, juxtaposés en une interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait ; mais déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre, mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là d'une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un jugement moins favorable, qui ne serait du reste pas modifié si elle apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du dedans. On sonnait : c'est une lettre d'elle, c'est elle-même peut-être ! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec elle. Lui télégraphier : « Venez vite » me semblait devenu une chose toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si le bonheur, ou du moins l'absence de souffrances, peut être trouvé, ce n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime, on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à une femme, dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant : ce livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle, que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations par où le train passait pour aller en Touraine m'eût semblé une diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé qu'Albertine me devenait indifférente) ; il était bien, me disais-je, qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir, à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant.

Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété secondaire – l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de Saint-Loup – masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'avais voulu avant tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je maudissais Robert. Puis me dis que si ce moyen avait échoué, j'en prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur, comment, en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt, l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce : l'absence d'Albertine ? On croit que selon son désir on changera autour de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus souvent et qui est favorable aussi : nous n'arrivons pas à changer les choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était insupportable nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment si profond que je me mis à pleurer. C'était :

Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit l'esclavage,

D'un vol désespéré revient battre au vitrage

et la mort de Manon :

Manon, réponds-moi donc, seul amour de mon âme,

Je n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur.

Puisque Manon revenait à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le nom de Des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de m'abandonner à la douceur, de penser qu'Albertine m'appelait « seul amour de mon âme » et avait reconnu qu'elle s'était méprise sur ce qu'elle « avait cru l'esclavage ». Je savais qu'on ne peut lire un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas de plus et, quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et qui est enfin venue à nous dans le roman ne nous aime pas davantage dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher. Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre :

« Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne pas m'avoir écrit directement ? J'aurais été trop heureuse de revenir ; ne recommencez plus ces démarches absurdes. » « J'aurais été trop heureuse de revenir ! » Si elle disait cela, c'est donc qu'elle regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui écrire que j'avais besoin d'elle, et elle reviendrait. J'allais donc la revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car, depuis son départ, elle l'était redevenue pour moi ; comme un coquillage auquel on ne fait plus attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est séparé pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais : « Comme nous allons être heureux ! » Mais du moment que j'avais l'assurance de ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même, parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits : c'est toujours en présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique, lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres, sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes.

J'écrivis à Albertine :

« Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me dire que, si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue ; c'est bien de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue. Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas ; nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait ? le pire malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes. Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien fortes. Évidemment, en ce moment, celles que j'avais avec vous et que votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le seront plus bien longtemps. Même, à cause de cela, j'avais pensé à profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas encore pour moi ce que ce sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être (pardonnez-moi ma franchise) : un dérangement, – j'avais pensé à en profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie, rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme, d'autre part, je désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine, en vous écrivant, de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui demander conseil, comme vous aimez son goût), et pour la terre j'avais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien), j'avais pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire, mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus inutiles. Mais pour cela, et pour bien d'autres choses, il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux et qu'ils ont chance de rester toujours, l'un au port, désarmé, l'autre à l'écurie, je ferai graver sur le... (mon Dieu, je n'ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht ces vers de Mallarmé que vous aimiez :

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

» Vous vous rappelez – c'est le poème qui commence par : Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui... Hélas, « aujourd'hui » n'est plus ni vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien vite un « demain » supportable ne sont guère supportables. Quant à la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que vous disiez ne pouvoir comprendre :

Dis si je ne suis pas joyeux

Tonnerre et rubis aux moyeux

De voir en l'air que ce feu troue

Avec des royaumes épars

Comme mourir pourpre la roue

Du seul vespéral de mes chars.

» Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en garde un bien bon souvenir. »

« P.-S. – Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle idée vous faites-vous de moi ? »

Sans doute, de même que j'avais dit autrefois à Albertine : « Je ne vous aime pas », pour qu'elle m'aimât ; « J'oublie quand je ne vois pas les gens », pour qu'elle me vît très souvent ; « J'ai décidé de vous quitter », pour prévenir toute idée de séparation, maintenant c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit jours que je lui disais : « Adieu pour toujours » ; c'est parce que je voulais la revoir que je lui disais : « Je trouverais dangereux de vous voir » ; c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la mort que je lui écrivais : « Vous avez eu raison, nous serions malheureux ensemble. » Hélas, cette lettre feinte, en l'écrivant pour avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle, j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais ; qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter, en effet, aux intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus en plus. Puis, après avoir prévu la possibilité d'une réponse négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir, je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester silencieux, à ne pas lui télégraphier : « Revenez » ou à ne pas lui envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait ? peut-être à ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute c'eût été, après trois énormes maladresses, la pire de toutes, après laquelle il n'y avait plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit, l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant, l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en nous. De sorte que, quand la douleur est trop forte, nous nous précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande douceur à l'écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant de pleurer ; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais joué la fausse séparation, parce que, ces mots me représentant l'idée qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire (prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse, mais aussi parce que je sentais que cette idée avait de la vérité.

Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour, en somme si aisé, d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérai qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus ; que j'avais fait une folie d'écrire ; que j'aurais dû reprendre ma lettre hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis ; je souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété, et je résolus de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même, et que j'avais écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle. Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces choses – moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons détachés – la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance, nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine. Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré, et nous ne pouvons plus vivre. Or l'« argument » de Phèdre ne réunissait-il pas les deux cas ? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus. Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si souvent récitée : « On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous. » Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire, peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir été mal comprise : « Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire », on peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration : « Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ? » Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance : « Ah ! cruel, tu m'as trop entendue. » Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine, duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne faisait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène : « Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. » La preuve que le « soin de sa gloire » n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Oenone si elle n'apprenait à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de la réputation. C'est alors qu'elle laisse Oenone (qui n'est que le nom de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger « du soin de le défendre » et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les scrupules « jansénistes », comme eût dit Bergotte, que Racine a donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien changé à ma détermination, et je rendis ma lettre à Françoise pour qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose, puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été, contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop compréhensible que nous courions après notre bonheur – ou notre malheur – et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous, par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles le mal dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante, car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre fut partie je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent. Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui neutralisaient bien un peu par leur douceur les dangers que je voyais à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès de moi m'enivrait.

Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte ; l'indifférence que j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter avait fini par se réaliser ; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais : « Si Albertine laisse passer quelques mois, mes mensonges deviendront une vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à souhaiter qu'elle laissât passer ce mois ? Si elle revient, je renoncerai à la vie véritable que, certes, je ne suis pas en état de goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en s'affaiblissant. »

J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets de l'oubli était précisément – en faisant que beaucoup des aspects déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais quand elle y était encore – de me donner d'elle une image sommaire, embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous cette forme particulière, l'oubli, qui pourtant travaillait à m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus douce, souhaiter davantage son retour.

When, in the summer at Balbec, Albertine used to wait for me beneath the arcades of Incarville and spring into my carriage, not only had she not yet put on weight, she had, as a result of too much exercise, begun to waste; thin, made plainer by an ugly hat which left visible only the tip of an ugly nose, and a side-view, pale cheeks like white slugs, I recognised very little of her, enough however to know, when she sprang into the carriage, that it was she, that she had been punctual in keeping our appointment and had not gone somewhere else; and this was enough; what we love is too much in the past, consists too much in the time that we have spent together for us to require the whole woman; we wish only to be sure that it is she, not to be mistaken as to her identity, a thing far more important than beauty to those who are in love; her cheeks may grow hollow, her body thin, even to those who were originally most proud, in the eyes of the world, of their domination over beauty, that little tip of a nose, that sign in which is summed up the permanent personality of a woman, that algebraical formula, that constant, is sufficient to prevent a man who is courted in the highest society and is in love with her from being free upon a single evening because he is spending his evenings in brushing and entangling, until it is time to go to bed, the hair of the woman whom he loves, or simply in staying by her side, so that he may be with her or she with him, or merely that she may not be with other people.

“You are sure,” Robert asked me, “that I can begin straight away by offering this woman thirty thousand francs for her husband’s constituency? She is as dishonest as all that? You’re sure you aren’t exaggerating and that three thousand francs wouldn’t be enough?” “No, I beg of you, don’t try to be economical about a thing that matters so much to me. This is what you are to say to her (and it is to some extent true): ‘My friend borrowed these thirty thousand francs from a relative for the election expenses of the uncle of the girl he was engaged to marry. It was because of this engagement that the money was given him. And he asked me to bring it to you so that Albertine should know nothing about it. And now Albertine goes and leaves him. He doesn’t know what to do. He is obliged to pay back the thirty thousand francs if he does not marry Albertine. And if he is going to marry her, then if only to keep up appearances she ought to return immediately, because it will look so bad if she stays away for long.’ You think I’ve made all this up?” “Not at all,” Saint-Loup assured me out of consideration for myself, out of discretion, and also because he knew that truth is often stranger than fiction. After all, it was by no means impossible that in this tale of the thirty thousand francs there might be, as I had told him, a large element of truth. It was possible, but it was not true and this element of truth was in fact a lie. But we lied to each other, Robert and I, as in every conversation when one friend is genuinely anxious to help another who is desperately in love. The friend who is being counsellor, prop, comforter, may pity the other’s distress but cannot share it, and the kinder he is to him the more he has to lie. And the other confesses to him as much as is necessary in order to secure his help, but, simply perhaps in order to secure that help, conceals many things from him. And the happy one of the two is, when all is said, he who takes trouble, goes on a journey, executes a mission, but feels no anguish in his heart. I was at this moment the person that Robert had been at Doncières when he thought that Rachel had abandoned him. “Very well, just as you like; if I get my head bitten off, I accept the snub in advance for your sake. And even if it does seem a bit queer to make such an open bargain, I know that in our own set there are plenty of duchesses, even the most stuffy of them, who if you offered them thirty thousand francs Would do things far more difficult than telling their nieces not to stay in Touraine. Anyhow I am doubly glad to be doing you a service, since that is the only reason that will make you consent to see me. If I marry,” he went on, “don’t you think we might see more of one another, won’t you look upon my house as your own....” He stopped short, the thought having suddenly occurred to him (as I supposed at the time) that, if I too were to marry, his wife would not be able to make an intimate friend of Albertine. And I remembered what the Cambremers had said to me as to the probability of his marrying a niece of the Prince de Guermantes. He consulted the time-table, and found that he could not leave Paris until the evening. Françoise inquired: “Am I to take Mlle. Albertine’s bed out of the study?” “Not at all,” I said, “you must leave everything ready for her.” I hoped that she would return any day and did not wish Françoise to suppose that there could be any doubt of her return. Albertine’s departure must appear to have been arranged between ourselves, and not in any way to imply that she loved me less than before. But Françoise looked at me with an air, if not of incredulity, at any rate of doubt. She too had her alternative hypotheses. Her nostrils expanded, she could scent the quarrel, she must have felt it in the air for a long time past. And if she was not absolutely sure of it, this was perhaps because, like myself, she would hesitate to believe unconditionally what would have given her too much pleasure. Now the burden of the affair rested no longer upon my overwrought mind, but upon Saint-Loup. I became quite light-hearted because I had made a decision, because I could say to myself: “I haven’t lost any time, I have acted.” Saint-Loup can barely have been in the train when in the hall I ran into Bloch, whose ring I had not heard, and so was obliged to let him stay with me for a minute. He had met me recently with Albertine (whom he had known at Balbec) on a day when she was in bad humour. “I met M. Bontemps at dinner,” he told me, “and as I have a certain influence over him, I told him that I was grieved that his niece was not nicer to you, that he must make entreaties to her in that connexion.” I boiled with rage; these entreaties, this compassion destroyed the whole effect of Saint-Loup’s intervention and brought me into direct contact with Albertine herself whom I now seemed to be imploring to return. To make matters worse, Françoise, who was lingering in the hall, could hear every word. I heaped every imaginable reproach upon Bloch, telling him that I had never authorised him to do anything of the sort and that, besides, the whole thing was nonsense. Bloch, from that moment, continued to smile, less, I imagine, from joy than from self-consciousness at having made me angry. He laughingly expressed his surprise at having provoked such anger. Perhaps he said this hoping to minimise in my mind the importance of his indiscreet intervention, perhaps it Was because he was of a cowardly nature, and lived gaily and idly in an atmosphere of falsehood, as jelly-fish float upon the surface of the sea, perhaps because, even if he had not been of a different race, as other people can never place themselves at our point of view, they do not realise the magnitude of the injury that words uttered at random can do us. I had barely shewn him out, unable to think of any remedy for the mischief that he had done, when the bell rang again and Françoise brought me a summons from the head of the Sûreté. The parents of the little girl whom I had brought into the house for an hour had decided to lodge a complaint against me for corruption of a child under the age of consent. There are moments in life when a sort of beauty is created by the multiplicity of the troubles that assail us, intertwined like Wagnerian leitmotiv, from the idea also, which then emerges, that events are not situated in the content of the reflexions portrayed in the wretched little mirror which the mind holds in front of it and which is called the future, that they are somewhere outside, and spring up as suddenly as a person who comes to accuse us of a crime. Even when left to itself, an event becomes modified, whether frustration amplifies it for us or satisfaction reduces it. But it is rarely unaccompanied. The feelings aroused by each event contradict one another, and there comes to a certain extent, as I felt when on my way to the head of the Sûreté, an at least momentary revulsion which is as provocative of sentimental misery as fear. I found at the Sûreté the girl’s parents who insulted me by saying: “We don’t eat this sort of bread,” and handed me back the five hundred francs which I declined to take, and the head of the Sûreté who, setting himself the inimitable example of the judicial facility in repartee, took hold of a word from each sentence that I uttered, a word which enabled him to make a witty and crushing retort. My innocence of the alleged crime was never taken into consideration, for that was the sole hypothesis which nobody was willing to accept for an instant. Nevertheless the difficulty of a conviction enabled me to escape with an extremely violent reprimand, while the parents were in the room. But as soon as they had gone, the head of the Sûreté, who had a weakness for little girls, changed his tone and admonished me as one man to another: “Next time, you must be more careful. Gad, you can’t pick them up as easily as that, or you’ll get into trouble. Anyhow, you can find dozens of girls better than that one, and far cheaper. It was a perfectly ridiculous amount to pay.” I felt him to be so incapable of understanding me if I attempted to tell him the truth that without saying a word I took advantage of his permission to withdraw. Every passer-by, until I was safely at home, seemed to me an inspector appointed to spy upon my behaviour. But this leitmotiv, like that of my anger with Bloch, died away, leaving the field clear for that of Albertine’s departure. And this took its place once more, but in an almost joyous tone now that Saint-Loup had started. Now that he had undertaken to go and see Mme. Bontemps, my sufferings had been dispelled. I believed that this was because I had taken action, I believed it sincerely, for we never know what we conceal in our heart of hearts. What really made me happy was not, as I supposed, that I had transferred my load of indecisions to Saint-Loup. I was not, for that matter, entirely wrong; the specific remedy for an unfortunate event (and three events out of four are unfortunate) is a decision; for its effect is that, by a sudden reversal of our thoughts, it interrupts the flow of those that come from the past event and prolong its vibration, and breaks that flow with a contrary flow of contrary thoughts, come from without, from the future. But these new thoughts are most of all beneficial to us when (and this was the case with the thoughts that assailed me at this moment), from the heart of that future, it is a hope that they bring us. What really made me so happy was the secret certainty that Saint-Loup’s mission could not fail, Albertine was bound to return, I realised this; for not having received, on the following day, any answer from Saint-Loup, I began to suffer afresh. My decision, my transference to him of full power of action, were not therefore the cause of my joy, which, in that case, would have persisted; but rather the ‘Success is certain’ which had been in my mind when I said: “Come what may.” And the thought aroused by his delay, that, after all, his mission might not prove successful, was so hateful to me that I had lost my gaiety. It is in reality our anticipation, our hope of happy events that fills us with a joy which we ascribe to other causes and which ceases, letting us relapse into misery, if we are no longer so assured that what we desire will come to pass. It is always this invisible belief that sustains the edifice of our world of sensation, deprived of which it rocks from its foundations. We have seen that it created for us the merit or unimportance of other people, our excitement or boredom at seeing them. It creates similarly the possibility of enduring a grief which seems to us trivial, simply because we are convinced that it will presently be brought to an end, or its sudden enlargement until the presence of a certain person matters as much as, possibly more than our life itself. One thing however succeeded in making my heartache as keen as it had been at the first moment and (I am bound to admit) no longer was. This was when I read over again a passage in Albertine’s letter. It is all very well our loving people, the pain of losing them, when in our isolation we are confronted with it alone, to which our mind gives, to a certain extent, whatever form it chooses, this pain is endurable and different from that other pain less human, less our own, as unforeseen and unusual as an accident in the moral world and in the region of our heart, which is caused not so much by the people themselves as by the manner in which we have learned that we are not to see them again. Albertine, I might think of her with gentle tears, accepting the fact that I should not be able to see her again this evening as I had seen her last night, but when I read over again: “my decision is irrevocable,” that was another matter, it was like taking a dangerous drug which might give me a heart attack which I could not survive. There is in inanimate objects, in events, in farewell letters a special danger which amplifies and even alters the nature of the grief that people are capable of causing us. But this pain did not last long. I was, when all was said, so sure of Saint-Loup’s skill, of his eventual success, Albertine’s return seemed to me so certain that I asked myself whether I had had any reason to hope for it. Nevertheless, I rejoiced at the thought. Unfortunately for myself, who supposed the business with the Sûreté to be over and done with, Françoise came in to tell me that an inspector had called to inquire whether I was in the habit of having girls in the house, that the porter, supposing him to refer to Albertine, had replied in the affirmative, and that from that moment it had seemed that the house was being watched. In future it would be impossible for me ever to bring a little girl into the house to console me in my grief, without the risk of being put to shame in her eyes by the sudden intrusion of an inspector, and of her regarding me as a criminal. And at the same instant I realised how far more we live for certain ideas than we suppose, for this impossibility of my ever taking a little girl on my knee again seemed to me to destroy all the value of my life, but what was more I understood how comprehensible it is that people will readily refuse wealth and risk their lives, whereas we imagine that pecuniary interest and the fear of death rule the world. For if I had thought that even a little girl who was a complete stranger might by the arrival of a policeman, be given a bad impression of myself, how much more readily would I have committed suicide. And yet there was no possible comparison between the two degrees of suffering. Now in everyday life we never bear in mind that the people to whom we offer money, whom we threaten to kill, may have mistresses or merely friends, to whose esteem they attach importance, not to mention their own self-respect. But, all of a sudden, by a confusion of which I was not aware (I did not in fact remember that Albertine, being of full age, was free to live under my roof and even to be my mistress), it seemed to me that the charge of corrupting minors might include Albertine also. Thereupon my life appeared to me to be hedged in on every side. And when I thought that I had not lived chastely with her, I found in the punishment that had been inflicted upon me for having forced an unknown little girl to accept money, that relation which almost always exists in human sanctions, the effect of which is that there is hardly ever either a fair sentence or a judicial error, but a sort of compromise between the false idea that the judge forms of an innocent action and the culpable deeds of which he is unaware. But then when I thought that Albertine’s return might involve me in the scandal of a sentence which would degrade me in her eyes and would perhaps do her, too, an injury which she would not forgive me, I ceased to look forward to her return, it terrified me. I would have liked to telegraph to her not to come back. And immediately, drowning everything else, the passionate desire for her return overwhelmed me. The fact was that having for an instant considered the possibility of telling her not to return and of living without her, all of a sudden, I felt myself on the contrary ready to abandon all travel, all pleasure, all work, if only Albertine might return! Ah, how my love for Albertine, the course of which I had supposed that I could foretell, on the analogy of my previous love for Gilberte, had developed in an entirely opposite direction! How impossible it was for me to live without seeing her! And with each of my actions, even the most trivial, since they had all been steeped before in the blissful atmosphere which was Albertine’s presence, I was obliged in turn, with a fresh expenditure of energy, with the same grief, to begin again the apprenticeship of separation. Then the competition of other forms of life thrust this latest grief into the background, and, during those days which were the first days of spring, I even found, as I waited until Saint-Loup should have seen Mme. Bontemps, in imagining Venice and beautiful, unknown women, a few moments of pleasing calm. As soon as I was conscious of this, I felt in myself a panic terror. This calm which I had just enjoyed was the first apparition of that great occasional force which was to wage war in me against grief, against love, and would in the end prove victorious. This state of which I had just had a foretaste and had received the warning, was, for a moment only, what would in time to come be my permanent state, a life in which I should no longer be able to suffer on account of Albertine, in which I should no longer be in love with her. And my love, which had just seen and recognised the one enemy by whom it could be conquered, forgetfulness, began to tremble, like a lion which in the cage in which it has been confined has suddenly caught sight of the python that is about to devour it.

I thought of Albertine all the time and never was Françoise, when she came into my room, quick enough in saying: “There are no letters,” to curtail my anguish. From time to time I succeeded, by letting some current or other of ideas flow through my grief, in refreshing, in aerating to some slight extent the vitiated atmosphere of my heart, but at night, if I succeeded in going to sleep, then it was as though the memory of Albertine had been the drug that had procured my sleep, whereas the cessation of its influence would awaken me. I thought all the time of Albertine while I was asleep. It was a special sleep of her own that she gave me, and one in which, moreover, I should no longer have been at liberty, as when awake, to think of other things. Sleep and the memory of her were the two substances which I must mix together and take at one draught in order to put myself to sleep. When I was awake, moreover, my suffering went on increasing day by day instead of diminishing, not that oblivion was not performing its task, but because by the very fact of its doing so it favoured the idealisation of the regretted image and thereby the assimilation of my initial suffering to other analogous sufferings which intensified it. Still this image was endurable. But if all of a sudden I thought of her room, of her room in which the bed stood empty, of her piano, her motor-car, I lost all my strength, I shut my eyes, let my head droop upon my shoulder like a person who is about to faint. The sound of doors being opened hurt me almost as much because it was not she that was opening them.

When it was possible that a telegram might have come from Saint-Loup, Idared not ask: “Is there a telegram?” At length one did come, but brought with it only a postponement of any result, with the message: “The ladies have gone away for three days.” No doubt, if I had endured the four days that had already elapsed since her departure, it was because I said to myself: “It is only a matter of time, by the end of the week she will be here.” But this argument did not alter the fact that for my heart, for my body, the action to be performed was the same: living without her, returning home and not finding her in the house, passing the door of her room — as for opening it, I had not yet the courage to do that — knowing that she was not inside, going to bed without having said good night to her, such were the tasks that my heart had been obliged to accomplish in their terrible entirety, and for all the world as though I had not been going to see Albertine. But the fact that my heart had already performed this daily task four times proved that it was now capable of continuing to perform it. And soon, perhaps, the consideration which helped me to go on living in this fashion — the prospect of Albertine’s return — I should cease to feel any need of it (I should be able to say to myself: “She is never coming back,” and remain alive all the same as I had already been living for the last four days), like a cripple who has recovered the use of his feet and can dispense with his crutches. No doubt when I came home at night I still found, taking my breath away, stifling me in the vacuum of solitude, the memories placed end to end in an interminable series of all the evenings upon which Albertine had been waiting for me; but already I found in this series my memory of last night, of the night before and of the two previous evenings, that is to say the memory of the four nights that had passed since Albertine’s departure, during which I had remained without her, alone, through which nevertheless I had lived, four nights already, forming a string of memories that was very slender compared with the other, but to which every new day would perhaps add substance. I shall say nothing of the letter conveying a declaration of affection which I received at this time from a niece of Mme. de Guermantes, considered the prettiest girl in Paris, nor of the overtures made to me by the Duc de Guermantes on behalf of her parents, resigned, in their anxiety to secure their daughter’s happiness, to the inequality of the match, to an apparent misalliance. Such incidents which might prove gratifying to our self-esteem are too painful when we are in love. We feel a desire, but shrink from the indelicacy of communicating them to her who has a less flattering opinion of us, nor would that opinion be altered by the knowledge that we are able to inspire one that is very different. What the Duke’s niece wrote to me could only have made Albertine angry. From the moment of waking, when I picked my grief up again at the point which I had reached when I fell asleep, like a book which had been shut for a while but which I would keep before my eyes until night, it could be only with some thought relating to Albertine that all my sensation would be brought into harmony, whether it came to me from without or from within. The bell rang: it is a letter from her, it is she herself perhaps! If I felt myself in better health, not too miserable, I was no longer jealous, I no longer had any grievance against her, I would have liked to see her at once, to kiss her, to live happily with her ever after. The act of telegraphing to her: “Come at once” seemed to me to have become a perfectly simple thing, as though my fresh mood had changed not merely my inclinations but things external to myself, had made them more easy. If I was in a sombre mood, all my anger with her revived, I no longer felt any desire to kiss her, I felt how impossible it was that she could ever make me happy, I sought only to do her harm and to prevent her from belonging to other people. But these two opposite moods had an identical result: it was essential that she should return as soon as possible. And yet, however keen my joy at the moment of her return, I felt that very soon the same difficulties would crop up again and that to seek happiness in the satisfaction of a moral desire was as fatuous as to attempt to reach the horizon by walking straight ahead. The farther the desire advances, the farther does true possession withdraw. So that if happiness or at least freedom from suffering can be found it is not the satisfaction, but the gradual reduction, the eventual extinction of our desire that we must seek. We attempt to see the person whom we love, we ought to attempt not to see her, oblivion alone brings about an ultimate extinction of desire. And I imagine that if an author were to publish truths of this sort he would dedicate the book that contained them to a woman to whom he would thus take pleasure in returning, saying to her: “This book is yours.” And thus, while telling the truth in his book, he would be lying in his dedication, for he will attach to the book’s being hers only the importance that he attaches to the stone that came to him from her which will remain precious to him only so long as he is in love with her. The bonds that unite another person to ourselves exist only in our mind. Memory as it grows fainter relaxes them, and notwithstanding the illusion by which we would fain be cheated and with which, out of love, friendship, politeness, deference, duty, we cheat other people, we exist alone. Man is the creature that cannot emerge from himself, that knows his fellows only in himself; when he asserts the contrary, he is lying. And I should have been in such terror (had there been anyone capable of taking it) of somebody’s robbing me of this need of her, this love for her, that I convinced myself that it had a value in my life. To be able to hear uttered, without being either fascinated or pained by them, the names of the stations through which the train passed on its way to Touraine, would have seemed to me a diminution of myself (for no other reason really than that it would have proved that Albertine was ceasing to interest me); it was just as well, I told myself, that by incessantly asking myself what she could be doing, thinking, longing, at every moment, whether she intended, whether she was going to return, I should be keeping open that communicating door which love had installed in me, and feeling another person’s mind flood through open sluices the reservoir which must not again become stagnant. Presently, as Saint-Loup remained silent, a subordinate anxiety — my expectation of a further telegram, of a telephone call from him — masked the other, my uncertainty as to the result, whether Albertine was going to return. Listening for every sound in expectation of the telegram became so intolerable that I felt that, whatever might be its contents, the arrival of the telegram, which was the only thing of which I could think at the moment, would put an end to my sufferings. But when at length I had received a telegram from Robert in which he informed me that he had seen Mme. Bontemps, but that, notwithstanding all his precautions, Albertine had seen him, and that this had upset everything, I burst out in a torrent of fury and despair, for this was what I would have done anything in the world to prevent. Once it came to Albertine’s knowledge, Saint-Loup’s mission gave me an appearance of being dependent upon her which could only dissuade her from returning, my horror of which was, as it happened, all that I had retained of the pride that my love had boasted in Gilberte’s day and had since lost. I cursed Robert. Then I told myself that, if this attempt had failed, I would try another. Since man is able to influence the outer world, how, if I brought into play cunning, intelligence, pecuniary advantage, affection, should I fail to succeed in destroying this appalling fact: Albertine’s absence. We believe that according to our desire we are able to change the things around about us, we believe this because otherwise we can see no favourable solution. We forget the solution that generally comes to pass and is also favourable: we do not succeed in changing things according to our desire, but gradually our desire changes. The situation that we hoped to change because it was intolerable becomes unimportant. We have not managed to surmount the obstacle, as we were absolutely determined to do, but life has taken us round it, led us past it, and then if we turn round to gaze at the remote past, we can barely catch sight of it, so imperceptible has it become. In the flat above ours, one of the neighbours was strumming songs. I applied their words, which I knew, to Albertine and myself, and was stirred by so profound a sentiment that I began to cry. The words were:

“Hélas, l’oiseau qui fuit ce qu’il croit l’esclavage,
d’un vol désespéré revient battre au vitrage”

and the death of Manon:

“Manon, réponds-moi donc,
Seul amour de mon âme, je n’ai su qu’aujourd’hui
la bonté de ton coeur.”

Since Manon returned to Des Grieux, it seemed to me that I was to Albertine the one and only love of her life. Alas, it is probable that, if she had been listening at that moment to the same air, it would not have been myself that she would have cherished under the name of Des Grieux, and, even if the idea had occurred to her, the memory of myself would have checked her emotion on hearing this music, albeit it was, although better and more distinguished, just the sort of music that she admired. As for myself, I had not the courage to abandon myself to so pleasant a train of thought, to imagine Albertine calling me her ‘heart’s only love’ and realising that she had been mistaken over what she ‘had thought to be bondage.’ I knew that we can never read a novel without giving its heroine the form and features of the woman with whom we are in love. But be the ending as happy as it may, our love has not advanced an inch and, when we have shut the book, she whom we love and who has come to us at last in its pages, loves us no better in real life. In a fit of fury, I telegraphed to Saint-Loup to return as quickly as possible to Paris, so as to avoid at least the appearance of an aggravating insistence upon a mission which I had been so anxious to keep secret. But even before he had returned in obedience to my instructions it was from Albertine herself that I received the following letter:

“My dear, you have sent your friend Saint-Loup to my aunt, which was foolish. My dear boy, if you needed me why did you not write to me myself, I should have been only too delighted to come back, do not let us have any more of these absurd complications.” “I should have been only too delighted to come back!” If she said this, it must mean that she regretted her departure, and was only seeking an excuse to return. So that I had merely to do what she said, to write to her that I needed her, and she would return.

I was going, then, to see her again, her, the Albertine of Balbec (for since her departure this was what she had once more become to me; like a sea-shell to which we cease to pay any attention while we have it on the chest of drawers in our room, once we have parted with it, either by giving it away or by losing it, and begin to think about it, a thing which we had ceased to do, she recalled to me all the joyous beauty of the blue mountains of the sea). And it was not only she that had become a creature of the imagination, that is to say desirable, life with her had become an imaginary life, that is to a life set free from all difficulties, so that I said to myself: “How happy we are going to be!” But, now that I was assured of her return, I must not appear to be seeking to hasten it, but must on the contrary efface the bad impression left by Saint-Loup’s intervention, which I could always disavow later on by saying that he had acted upon his own initiative, because he had always been in favour of our marriage. Meanwhile, I read her letter again, and was nevertheless disappointed when I saw how little there is of a person in a letter. Doubtless the characters traced on the paper express our thoughts, as do also our features: it is still a thought of some kind that we see before us. But all the same, in the person, the thought is not apparent to us until it has been diffused through the expanded water-lily of her face. This modifies it considerably. And it is perhaps one of the causes of our perpetual disappointments in love, this perpetual deviation which brings it about that, in response to our expectation of the ideal person with whom we are in love, each meeting provides us with a person in flesh and blood in whom there is already so little trace of our dream. And then when we demand something of this person, we receive from her a letter in which even of the person very little remains, as in the letters of an algebraical formula there no longer remains the precise value of the arithmetical ciphers, which themselves do not contain the qualities of the fruit or flowers that they enumerate. And yet love, the beloved object, her letters, are perhaps nevertheless translations (unsatisfying as it may be to pass from one to the other) of the same reality, since the letter seems to us inadequate only while we are reading it, but we have been sweating blood until its arrival, and it is sufficient to calm our anguish, if not to appease, with its tiny black symbols, our desire which knows that it contains after all only the equivalent of a word, a smile, a kiss, not the things themselves.

I wrote to Albertine:

“My dear, I was just about to write to you, and I thank you for telling me that if I had been in need of you you would have come at once; it is like you to have so exalted a sense of devotion to an old friend, which can only increase my regard for you. But no, I did not ask and I shall not ask you to return; our meeting — for a long time to come — might not be painful, perhaps, to you, a heartless girl. To me whom at times you have thought so cold, it would be most painful. Life has driven us apart. You have made a decision which I consider very wise, and which you have made at the right moment, with a marvellous presentiment, for you left me on the day on which I had just received my mother’s consent to my asking you to marry me. I would have told you this when I awoke, when I received her letter (at the same moment as yours). Perhaps you would have been afraid of distressing me by leaving immediately after that. And we should perhaps have united our lives in what would have been for us (who knows?) misery. If this is what was in store for us, then I bless you for your wisdom. We should lose all the fruit of it were we to meet again. This is not to say that I should not find it a temptation. But I claim no great credit for resisting it. You know what an inconstant person I am and how quickly I forget. You have told me often, I am first and foremost a man of habit. The habits which I am beginning to form in your absence are not as yet very strong. Naturally, at this moment, the habits that I had when you were with me, habits which your departure has upset, are still the stronger. They will not remain so for very long. For that reason, indeed, I had thought of taking advantage of these last few days in which our meeting would not yet be for me what it will be in a fortnight’s time, perhaps even sooner (forgive my frankness): a disturbance,— I had thought of taking advantage of them, before the final oblivion, in order to settle certain little material questions with you, in which you might, as a good and charming friend, have rendered a service to him who for five minutes imagined himself your future husband. As I never expected that my mother would approve, as on the other hand I desired that we should each of us enjoy all that liberty of which you had too generously and abundantly made a sacrifice which might be admissible had we been living together for a few weeks, but would have become as hateful to you as to myself now that we were to spend the rest of our lives together (it almost hurts me to think as I write to you that this nearly happened, that the news came only a moment too late), I had thought of organising our existence in the most independent manner possible, and, to begin with, I wished you to have that yacht in which you could go cruising while I, not being well enough to accompany you, would wait for you at the port (I had written to Elstir to ask for his advice, since you admire his taste), and on land I wished you to have a motor-car to yourself, for your very own, in which you could go out, could travel wherever you chose. The yacht was almost ready; it is named, after a wish that you expressed at Balbec, le Cygne. And remembering that your favourite make of car was the Rolls, I had ordered one. But now that we are never to meet again, as I have no hope of persuading you to accept either the vessel or the car (to me they would be quite useless), I had thought — as I had ordered them through an agent, but in your name — that you might perhaps by countermanding them, yourself, save me the expense of the yacht and the car which are no longer required. But this, and many other matters, would need to be discussed. Well, I find that so long as I am capable of falling in love with you again, which will not be for long, it would be madness, for the sake of a sailing-vessel and a Rolls-Royce, to meet again and to risk the happiness of your life since you have decided that it lies in your living apart from myself. No, I prefer to keep the Rolls and even the yacht. And as I shall make no use of them and they are likely to remain for ever, one in its dock, dismantled, the other in its garage, I shall have engraved upon the yacht (Heavens, I am afraid of misquoting the title and committing a heresy which would shock you) those lines of Mallarmé which you used to like:

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

You remember — it is the poem that begins:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui...

Alas, to-day is no longer either virginal or fair. But the men who know, as I know, that they will very soon make of it an endurable ‘to-morrow’ are seldom endurable themselves. As for the Rolls, it would deserve rather those other lines of the same poet which you said you could not understand:

Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l’air que ce feu troue

Avec des royaumes épars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespéral de mes chars.

“Farewell for ever, my little Albertine, and thanks once again for the charming drive which we took on the eve of our parting. I retain a very pleasant memory of it.

“P.S. I make no reference to what you tell me of the alleged suggestions which Saint-Loup (whom I do not for a moment believe to be in Touraine) may have made to your aunt. It is just like a Sherlock Holmes story. For what do you take me?”

No doubt, just as I had said in the past to Albertine: “I am not in love with you,” in order that she might love me; “I forget people when I do not see them,” in order that she might come often to see me; “I have decided to leave you,” in order to forestall any idea of a parting, now it was because I was absolutely determined that she must return within a week that’I said to her: “Farewell for ever”; it was because I wished to see her again that I said to her: “I think it would be dangerous to see you”; it was because living apart from her seemed to me worse than death that I wrote to her: “You were right, we should be wretched together.” Alas, this false letter, when I wrote it in order to appear not to be dependent upon her and also to enjoy the pleasure of saying certain things which could arouse emotion only in myself and not in her, I ought to have foreseen from the start that it was possible that it would result in a negative response, that is to say one which confirmed what I had said; that this was indeed probable, for even had Albertine been less intelligent than she was, she would never have doubted for an instant that what I said to her was untrue. Indeed without pausing to consider the intentions that I expressed in this letter, the mere fact of my writing it, even if it had not been preceded by Saint-Loup’s intervention, was enough to prove to her that I desired her return and to prompt her to let me become more and more inextricably ensnared. Then, having foreseen the possibility of a reply in the negative, I ought also to have foreseen that this reply would at once revive in its fullest intensity my love for Albertine. And I ought, still before posting my letter, to have asked myself whether, in the event of Albertine’s replying in the same tone and refusing to return, I should have sufficient control over my grief to force myself to remain silent, not to telegraph to her: “Come back,” not to send her some other messenger, which, after I had written to her that we would not meet again, would make it perfectly obvious that I could not get on without her, and would lead to her refusing more emphatically than ever, whereupon I, unable to endure my anguish for another moment, would go down to visit her and might, for all I knew, be refused admission. And, no doubt, this would have been, after three enormous blunders, the worst of all, after which there would be nothing left but to take my life in front of her house. But the disastrous manner in which the psychopathic universe is constructed has decreed that the clumsy action, the action which we ought most carefully to have avoided, should be precisely the action that will calm us, the action that, opening before us, until we learn its result, fresh avenues of hope, relieves us for the moment of the intolerable pain which a refusal has aroused in us. With the result that, when the pain is too keen, we dash headlong into the blunder that consists in writing, sending somebody to intercede, going in person, proving that we cannot get on without the woman we love. But I foresaw nothing of all this. The probable result of my letter seemed to me on the contrary to be that of making Albertine return to me at once. And so, as I thought of this result, I greatly enjoyed writing the letter. But at the same time I had not ceased, while writing it, from shedding tears; partly, at first, in the same way as upon the day when I had acted a pretence of separation, because, as the words represented for me the idea which they expressed to me, albeit they were aimed in the opposite direction (uttered mendaciously because my pride forbade me to admit that I was in love), they carried their own load of sorrow. But also because I felt that the idea contained a grain of truth.

As this letter seemed to me to be certain of its effect, I began to regret that I had sent it. For as I pictured to myself the return (so natural, after all), of Albertine, immediately all the reasons which made our marriage a thing disastrous to myself returned in their fullest force. I hoped that she would refuse to come back. I was engaged in calculating that my liberty, my whole future depended upon her refusal, that I had been mad to write to her, that I ought to have retrieved my letter which, alas, had gone, when Françoise, with the newspaper which she had just brought upstairs, handed it back to me. She was not certain how many stamps it required. But immediately I changed my mind; I hoped that Albertine would not return, but I wished the decision to come from her, so as to put an end to my anxiety, and I handed the letter back to Françoise. I opened the newspaper; it announced a performance by Berma. Then I remembered the two different attitudes in which I had listened to Phèdre, and it was now in a third attitude that I thought of the declaration scene. It seemed to me that what I had so often repeated to myself, and had heard recited in the theatre, was the statement of the laws of which I must make experience in my life. There are in our soul things to which we do not realise how strongly we are attached. Or else, if we live without them, it is because we put off from day to day, from fear of failure, or of being made to suffer, entering into possession of them. This was what had happened to me in the case of Gilberte when I thought that I had given her up. If before the moment in which we are entirely detached from these things — a moment long subsequent to that in which we suppose ourselves to have been detached from them — the girl with whom we are in love becomes, for instance, engaged to some one else, we are mad, we can no longer endure the life which appeared to us to be so sorrowfully calm. Or else, if we are in control of the situation, we feel that she is a burden, we would gladly be rid of her. Which was what had happened to me in the case of Albertine. But let a sudden departure remove the unloved creature from us, we are unable to survive. But did not the plot of Phèdre combine these two cases? Hippolyte is about to leave. Phèdre, who until then has taken care to court his hostility, from a scruple of conscience, she says, or rather the poet makes her say, because she is unable to foresee the consequences and feels that she is not loved, Phèdre can endure the situation no longer. She comes to him to confess her love, and this was the scene which I had so often repeated to myself:

On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous....

Doubtless this reason for the departure of Hippolyte is less decisive, we may suppose, than the death of Thésée. And similarly when, a few lines farther on, Phèdre pretends for a moment that she has been misunderstood:

Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

we may suppose that it is because Hippolyte has repulsed her declaration.

Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux?

But there would not have been this indignation unless, in the moment of a consummated bliss, Phèdre could have had the same feeling that it amounted to little or nothing. Whereas, as soon as she sees that it is not to be consummated, that Hippolyte thinks that he has misunderstood her and makes apologies, then, like myself when I decided to give my letter back to Françoise, she decides that the refusal must come from him, decides to stake everything upon his answer:

Ah! cruel, tu m’as trop entendue.

And there is nothing, not even the harshness with which, as I had been told, Swann had treated Odette, or I myself had treated Albertine, a harshness which substituted for the original love a new love composed of pity, emotion, of the need of effusion, which is only a variant of the former love, that is not to be found also in this scene:

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

What proves that it is not to the ‘thought of her own fame’ that Phèdre attaches most importance is that she would forgive Hippolyte and turn a deaf ear to the advice of Oenone had she not learned at the same instant that Hippolyte was in love with Aricie. So it is that jealousy, which in love is equivalent to the loss of all happiness, outweighs any loss of reputation. It is then that she allows Oenone (which is merely a name for the baser part of herself) to slander Hippolyte without taking upon herself the ‘burden of his defence’ and thus sends the man who will have none of her to a fate the calamities of which are no consolation, however, to herself, since her own suicide follows immediately upon the death of Hippolyte. Thus at least it was, with a diminution of the part played by all the ‘Jansenist scruples,’ as Bergotte would have said, which Racine ascribed to Phèdre to make her less guilty, that this scene appeared to me, a sort of prophecy of the amorous episodes in my own life. These reflexions had, however, altered nothing of my determination, and I handed my letter to Françoise so that she might post it after all, in order to carry into effect that appeal to Albertine which seemed to me to be indispensable, now that I had learned that my former attempt had failed. And no doubt we are wrong when we suppose that the accomplishment of our desire is a small matter, since as soon as we believe that it cannot be realised we become intent upon it once again, and decide that it was not worth our while to pursue it only when we are quite certain that our attempt will not fail. And yet we are right also. For if this accomplishment, if our happiness appear of small account only in the light of certainty, nevertheless they are an unstable element from which only trouble can arise. And our trouble will be all the greater the more completely our desire will have been accomplished, all the more impossible to endure when our happiness has been, in defiance of the law of nature, prolonged for a certain period, when it has received the consecration of habit. In another sense as well, these two tendencies, by which I mean that which made me anxious that my letter should be posted, and, when I thought that it had gone, my regret that I had written it, have each of them a certain element of truth. In the case of the first, it is easily comprehensible that we should go in pursuit of our happiness — or misery — and that at the same time we should hope to keep before us, by this latest action which is about to involve us in its consequences, a state of expectancy which does not leave us in absolute despair, in a word that we should seek to convert into other forms, which, we imagine, must be less painful to us, the malady from which we are suffering. But the other tendency is no less important, for, born of our belief in the success of our enterprise, it is simply an anticipation of the disappointment which we should very soon feel in the presence of a satisfied desire, our regret at having fixed for ourselves, at the expense of other forms which are necessarily excluded, this form of happiness. I had given my letter to Françoise and had asked her to go out at once and post it. As soon as the letter had gone, I began once more to think of Albertine’s return as imminent. It did not fail to introduce into my mind certain pleasing images which neutralised somewhat by their attractions the dangers that I foresaw in her return. The pleasure, so long lost, of having her with me was intoxicating.

Time passes, and gradually everything that we have said in falsehood becomes true; I had learned this only too well with Gilberte; the indifference that I had feigned when I could never restrain my tears had ended by becoming real; gradually life, as I told Gilberte in a lying formula which retrospectively had become true, life had driven us apart. I recalled this, I said to myself: “If Albertine allows an interval to elapse, my lies will become the truth. And now that the worst moments are over, ought I not to hope that she will allow this month to pass without returning? If she returns, I shall have to renounce the true life which certainly I am not in a fit state to enjoy as yet, but which as time goes on may begin to offer me attractions while my memory of Albertine grows fainter.”

I have said that oblivion was beginning to perform its task. But one of the effects of oblivion was precisely — since it meant that many of Albertine’s less pleasing aspects, of the boring hours that I had spent with her, no longer figured in my memory, ceased therefore to be reasons for my desiring that she should not be with me as I used to wish when she was still in the house — that it gave me a curtailed impression of her, enhanced by all the love that I had ever felt for other women. In this novel aspect of her, oblivion which nevertheless was engaged upon making me accustomed to our separation, made me, by shewing me a more attractive Albertine, long all the more for her return.

 

Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui disais : « Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié. Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle viendra. » Ou simplement : « Justement l'autre jour Mademoiselle Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ... » Je voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de ce départ, le montrer – comme font certains généraux qui appellent des reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan préparé – comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour le dîner.

En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. « Oh ! Monsieur, Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont restées dans le tiroir. » Mon premier mouvement fut de dire : « Il faut les lui renvoyer. » Mais cela avait l'air de ne pas être certain qu'elle reviendrait. « Bien, répondis-je après un instant de silence, cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai. » Françoise me les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais, me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me remettre une lettre écrite par mon amie sans craindre que je l'ouvrisse. Je pris les bagues. « Que Monsieur y fasse attention de ne pas les perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles ! Je ne sais pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût ! – Ce n'est pas moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante et elle a acheté l'autre. – Pas de la même personne ! s'écria Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les mêmes initiales à l'intérieur... » Je ne sais pas si Françoise sentait le mal qu'elle me faisait, mais elle commença à ébaucher un sourire qui ne quitta plus ses lèvres. « Comment, le même aigle ? Vous êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée. – Une tête d'homme ? où Monsieur a vu ça ? Rien qu'avec mes lorgnons j'ai tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle ; que Monsieur prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah ! c'est un beau travail. » L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le plaisir méchant qu'elle avait, sinon à me torturer, du moins à nuire à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe, je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes, stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine. « Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une bonne cuisinière. » Et en effet, à sa curiosité de domestique attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais aperçu, en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et, au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant, puisque je n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise malgré cette bassesse morale ; cette bassesse je l'avais maintenue en elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu. va nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que leur maîtresse est bien gentille souffrent de pareilles tortures. C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent pas tout à fait ; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces ; mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants et qui lui permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la vérité. C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment, je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom sans pourtant me le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour si doux, si familial, de la promenade ensemble au Bois, que j'avais vu, pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.

Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ d'Albertine, cela ne signifie pas que je ne pensais qu'à elle. D'une part, son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre part, moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine c'était penser aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle faisait. De sorte que si, pendant ces heures de martyre incessant, un graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce Je lui-même qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire, il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent, soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée de l'imagination plutôt qu'à remonter la pente abrupte de l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous, en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui, proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa présence par l'émotion que nous ressentons ; lui-même, la cause, nous ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait, avec ce qui lui restait de forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère, dont la mort la tuait mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.

Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes ? Parce qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer : mais notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge ? Jamais elle ne m'avait dit une fois : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir librement ? pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais ? » Mais c'était, en effet, une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que correspondît de sa part un même et constant silence sur ses perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables désirs et espérances ? Françoise avait l'air de savoir que je mentais quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une action flatteuse, propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même déjà entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa haine, elle grossissait le « profit » qu'Albertine était censée tirer de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude. Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma figure pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand le mettre d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots, une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment écrit.

Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y mettais l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague qu'Albertine revînt grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable consternation quand, un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement, comme assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le maître de Françoise, pour elle-même l'humiliation d'avoir été joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de celle-ci, je ne pus n'empêcher de considérer un instant les yeux de Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit, pour n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici :

« Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le coup par ces gens qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre ; et que feriez-vous d'une auto, vous qui ne sortez jamais ? Je suis très touchée que vous ayez gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète. »

Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la phrase que je lui avait dite à Balbec : « Je crois que mon amitié vous serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous apporter ce qui vous manque » – je lui avais mis comme dédicace sur une photographie : « avec la certitude d'être providentiel », – cette phrase, que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait trouver, cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers temps de Balbec.

La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation, brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais pas encore reçu sa lettre : « Mon amie, pardonnez-moi ce que vous comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul. Puisque nous avons décidé que vous ne reviendriez pas, j'ai pensé que la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et je lui ai demandé de venir. Pour que tout cela n'eût pas l'air trop brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez-vous pas que j'aie raison ? Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir. Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que j'aurai tout de même une femme – moins charmante qu'elle, mais à qui des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être plus heureuse avec moi – dans Andrée. » Mais après avoir fait partir cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine m'avait écrit : « J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me l'aviez écrit directement », elle ne me l'avait dit que parce que je ne lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre, parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal, là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de particulier, et, par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur, mais d'une douleur qui, par le défaut d'une image concrète, était supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique de cette conversation. Cet incident consista en ceci. Brûlant d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais (ce que je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle détestait le plus au monde après « parler par la fenêtre ») quand j'entendis les paroles suivantes : « Comment ! vous ne savez pas faire renvoyer quelqu'un qui vous déplaît ? Ce n'est pas difficile. Vous n'avez, par exemple, qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte. Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui : « Mais qu'est-ce qu'il fait ? » Quand il arrivera, en retard, tout le monde sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille autres trucs comme cela. » Je restais muet de stupéfaction car ces paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il avait récité un rôle de Satan : ce ne pouvait être en son nom qu'il parlait. « Mais il faut bien que chacun gagne sa vie », dit son interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes. « Qu'est-ce que ça vous fiche du moment que vous serez bien ? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec un lourdaud pareil et aussi mal tenu. » Je me montrai, Saint-Loup vint à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers un malheureux n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps. Cette réflexion servit surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup d'autrefois, et surtout à l'ami qui venait de quitter Mme Bontemps, que je pensais. Il me dit d'abord : « Tu trouves que j'aurais dû te téléphoner davantage, mais on disait toujours que tu n'étais pas libre. » Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me dit : « Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison, et au bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon. » À ces mots de hangar, de couloir, de salon, et avant même qu'ils eussent fini d'être prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur. Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti ! Dans un hangar on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon, qui sait ce qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là ? Et quoi ? Je m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant posséder ni hangar, ni salon ? Non, je ne me l'étais pas représentée du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre. Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être révélée. Hélas ! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée enfin de moi, elle était heureuse ! Elle avait reconquis sa liberté. Et moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma douleur se changea en colère contre Saint-Loup. « C'est tout ce que je t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais. – Si tu crois que c'était facile ! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh ! je sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu. » Lâchée de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. « Enfin résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même, un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit pour l'argent que je lui offrais : « Nous nous comprenons si bien », car au fond j'agissais en mufle. – Mais peut-être n'a-t-elle pas compris, elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir. – Mais comment veux-tu qu'elle n'ait pas entendu ? Je le lui ai dit comme je te parle là, elle n'est ni sourde, ni folle. – Et elle n'a fait aucune réflexion ? – Aucune. – Tu aurais dû lui redire une fois. – Comment voulais-tu que je lui redise ? Dès qu'en entrant j'ai vu l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir, persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors. – Mais elle ne l'a pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer, ou vous pouviez continuer sur ce sujet. – Tu dis : « Elle n'avait pas entendu » parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris. – Mais enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa nièce ? – Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser. » Ceci me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche décisive. Pourtant j'étais tourmenté. « Je suis ennuyé parce que je vois que tu n'es pas content. – Si, je suis touché, reconnaissant de ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu... – J'ai fait de mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaie d'un autre. – Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre. » Je lui faisais des reproches : il avait cherché à me rendre service et n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays ; mais c'est la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails, n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun sur Albertine ? n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel, de passer coûte que coûte chez moi ? n'était-ce donc pas moi qui les avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître et de se nourrir d'eux ? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette actrice suffit pour que je me dise : « C'est peut-être avec celle-là » ; cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et, au fond, pourquoi cela n'eût-il pas été ? M'étais-je fait faute de penser à des femmes depuis que je connaissais Albertine ? Le soir où j'avais été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui allait dans les maisons de passe, et à la femme de chambre de Mme Putbus ? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à Balbec et, plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise ? pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine ? Seulement, au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, tout en me disant : « Je la quitterai bientôt », je savais que je ne la quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain. Seulement, quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien convaincue. En tous cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette actrice ; je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui m'échappait. J'écrirais et j'attendrais sa réponse à ma lettre : si elle faisait le mal, hélas ! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas j'irais la chercher ; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies. D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant que j'avais découvert la méchanceté, jusqu'ici insoupçonnée de moi, de Saint-Loup ? qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot pour me séparer d'Albertine ?

Et cependant, comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit, comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât aucun accident ! Ah ! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante, eût aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la suppression de la souffrance.

La suppression de la souffrance ? Ai-je pu vraiment le croire ? croire que la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état ; qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs ; qu'elle enlève la douleur et n'y met rien à la place ? La suppression de la douleur ! Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu être victime d'un accident, vivante, j'aurais eu un prétexte pour courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la liberté de vivre. Je le croyais ? Il l'avait cru, cet homme si fin et qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien.

Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n'est pas créé une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de la souffrance que produisirent. en moi les deux premières lignes du télégramme : « Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à sa place. » Non, pas la suppression de la souffrance, mais une souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être pas ? Je me l'étais dit, en effet, mais je m'apercevais maintenant que pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence, de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons, j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même quand elle était sortie, quand j'étais seul, je l'embrassais encore. J'avais continué depuis qu'elle était en Touraine. J'avais moins besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis qu'elle était partie, et qui ne le seraient jamais plus ; je passai ma main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère en me disant : « Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant ne t'embrassera plus. » Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon cœur. Ma vie à venir ? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la vivre sans Albertine ? Mais non ! Depuis longtemps je lui avais donc voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort ? Mais bien sûr ! Cet avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien entra dans ma chambre ; d'un air furieux, je lui criai : « Qu'est-ce qu'il y a ? » Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous étourdissent tout autant qu'un vertige) elle me dit : « Monsieur n'a pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content. Ce sont deux lettres de mademoiselle Albertine. » Je sentis, après, que j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre. Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une grotte : rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade où elle était morte. La première disait : « Mon ami, je vous remercie de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur elle. » La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité, elle avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne contenait que ces mots : « Serait-il trop tard que je revienne chez vous ? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à me reprendre ? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine. »

Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps ; ne nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de consister en une simple collection de moments ; grande force aussi ; il relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite de tout ce qui s'est passé depuis ; ce moment qu'elle a enregistré dure encore, vit encore, et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec cent autres.

Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la douceur, c'était justement, à l'appel de moments identiques, la perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie m'était rendue l'odeur des lilas de Combray ; par la mobilité du soleil sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées ; par l'assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises ; le désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud. C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation égal à celui d'autrefois mais qui ne me donnait plus que de la souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'Orgueilleuse, quand Albertine m'avait dit : « Elle est restaurée. » Ne sachant comment expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais : « Ah ! j'ai soif. » Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout moment éclataient autour de moi dans l'ombre : je venais de voir qu'elle avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on m'avait dit : « Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui », elle usait avec son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux : « Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne serons plus dérangées. » Je disais à Françoise de refermer les rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. « Elle ne me plaît pas, elle est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu, après-demain à... » Demain, après-demain, c'était un avenir de vie commune, peut-être pour toujours, qui commençait, mon cœur s'élança vers lui, mais il n'est plus là, Albertine est morte.

Je demandais l'heure à Françoise. Six heures. Enfin, Dieu merci, allait disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais qu'est-ce que j'y gagnais ? La fraîcheur du soir se levait, c'était le coucher du soleil ; dans ma mémoire, au bout d'une route que nous prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de moi, qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu'eût tout le recul, tout l'élan nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était morte. Ah ! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me seraient-elles moins cruelles ? Que de fois j'avais traversé pour aller chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune, dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste, comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les champs, les bois, avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans l'agate arborisée d'un seul azur.

Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux chansons de geste étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes, servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son « coutumier » de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. « Oh ! non, Monsieur, il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal ! » Et en voulant arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court aux effusions qu'elle espérait et qui, du reste, eussent peut-être été sincères. Peut-être en était-il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie, et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit, Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas « faire voir ». « Il ne faut pas pleurer, Monsieur », me dit-elle d'un ton cette fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me témoigner sa pitié. Et elle ajouta : « Ça devait arriver, elle était trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur. »

Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été ! Un pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour. L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de Paris – de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence infini des champs évoqués le souvenir douloureux des promenades que j'y avais faites avec Albertine. Ah ! quand la nuit finirait-elle ? Mais à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait ramené en moi la douceur de cet été où, de Balbec à Incarville, d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour l'avenir – espoir bien plus déchirant qu'une crainte, – c'était d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien oublié Gilberte, Mme de Guermantes, j'avais bien oublié ma grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces souvenirs si tendres, venant se briser contre l'idée qu'Albertine était morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne pouvais rester immobile ; je me levais, mais tout d'un coup je m'arrêtais, terrassé ; le même petit jour que je voyais, au moment où je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers, venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un coup de couteau.

Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à l'échelle qualitative de leurs sonorités le degré de la chaleur sans cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais (comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes par une autre suffit pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir. Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage de les saisir ; il n'y en avait plus une seule dont je ne me détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence. D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été, en effet, pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler, si le lendemain je restais seul je ne travaillais pas davantage. Qu'une maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, de pays inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé, ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela n'existait pour nous.

Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées ne me rapporteraient-elles elles pas, conservé dans leur glace, le germe de mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette que je pourrais maintenant attendre éternellement en vain ? Ne me rapporteraient-elles pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus qu'elle ne viendrait pas ? Dans ce temps-là je ne la voyais que rarement ; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient mon calme en empêchant les velléités sans cesse interrompues de ma jalousie de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur. Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant, rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance depuis que ce qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne viendrait plus jamais ; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait, et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour. Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si triste ; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu Albertine, alors, comme un malade se plaçant bien au point de vue du corps pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je redoutais encore le plus pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus dur à passer ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine il aurait fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à lire ; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire ; elle se consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie, diverse, vaste comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis à rester à faire le « philosophe sous les toits » ; avec quelle anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue, était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois, s'interrompant pour Françoise qui avait apporté la lampe, en ce temps deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même, à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui, causant non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que la tendresse d'Albertine qui, à côté de moi, m'était un empêchement à m'approcher d'elles.

D'ailleurs au souvenir des heures même purement naturelles s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier, par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin, émise de ce quartier du Trocadéro où il se trouvait y avoir pour moi des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je n'avais plus eu – me livrant sans la restriction d'un seul souci à la musique de Wagner – qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres cinquante femmes revenant, sur un signe de moi, non pas du Trocadéro mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le soleil, une de ces substances qui, comme d'autres sont salutaires au corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même, qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient suivi, en avaient fait comme une deuxième journée bien différente de la première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je n'eusse jamais pu imaginer – comme nous ne pourrions imaginer le repos d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de ceux que nous avons vécus, – journée dont je ne pouvais pas dire absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard, quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro ; je me rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que je n'avais pas connue jusqu'alors ; je me le rappelai enfin exactement sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage d'or fin et d'indestructible azur.

Since her departure, very often, when I was confident that I shewed no trace of tears, I would ring for Françoise and say to her: “We must make sure that Mademoiselle Albertine hasn’t left anything behind her. Don’t forget to do her room, it must be ready for her when she comes.” Or merely: “Only the other day Mademoiselle Albertine said to me, let me think now, it was the day before she left....” I was anxious to diminish Françoise’s abominable pleasure at Albertine’s departure by letting her see that it was not to be prolonged. I was anxious also to let Françoise see that I was not afraid to speak of this departure, to proclaim it — like certain generals who describe a forced retreat as a strategic withdrawal in conformity with a prearranged plan — as intended by myself, as constituting an episode the true meaning of which I concealed for the moment, but in no way implying the end of my friendship with Albertine. By repeating her name incessantly I sought in short to introduce, like a breath of air, something of herself into that room in which her departure had left a vacuum, in which I could no longer breathe. Then, moreover, we seek to reduce the dimensions of our grief by making it enter into our everyday speech between ordering a suit of clothes and ordering dinner.

While she was doing Albertine’s room, Françoise, out of curiosity, opened the drawer of a little rosewood table in which my mistress used to put away the ornaments which she discarded when she went to bed. “Oh! Monsieur, Mademoiselle Albertine has forgotten to take her rings, she has left them in the drawer.” My first impulse was to say: “We must send them after her.” But this would make me appear uncertain of her return. “Very well,” I replied after a moment of silence, “it is hardly worth while sending them to her as she is coming back so soon. Give them to me, I shall think about it.” Françoise handed me the rings with a distinct misgiving. She loathed Albertine, but, regarding me in her own image, supposed that one could not hand me a letter in the handwriting of my mistress without the risk of my opening it. I took the rings. “Monsieur must take care not to lose them,” said Françoise, “such beauties as they are! I don’t know who gave them to her, if it was Monsieur or some one else, but I can see that it was some one rich, who had good taste!” “It was not I,” I assured her, “besides, they don’t both come from the same person, one was given her by her aunt and the other she bought for herself.” “Not from the same person!” Françoise exclaimed, “Monsieur must be joking, they are just alike, except that one of them has had a ruby added to it, there’s the same eagle on both, the same initials inside....” I do not know whether Françoise was conscious of the pain that she was causing me, but she began at this point to curve her lips in a smile which never left them. “What, the same eagle? You are talking nonsense. It is true that the one without the ruby has an eagle upon it, but on the other it is a sort of man’s head.” “A man’s head, where did Monsieur discover that? I had only to put on my spectacles to see at once that it was one of the eagle’s wings; if Monsieur will take his magnifying glass, he will see the other wing on the other side, the head and the beak in the middle. You can count the feathers. Oh, it’s a fine piece of work.” My intense anxiety to know whether Albertine had lied to me made me forget that I ought to maintain a certain dignity in Françoise’s presence and deny her the wicked pleasure that she felt, if not in torturing me, at least in disparaging my mistress. I remained breathless while Françoise went to fetch my magnifying glass, I took it from her, asked her to shew me the eagle upon the ring with the ruby, she had no difficulty in making me see the wings, conventionalised in the same way as upon the other ring, the feathers, cut separately in relief, the head. She pointed out to me also the similar inscriptions, to which, it is true, others were added upon the ring with the ruby. And on the inside of both was Albertine’s monogram. “But I’m surprised that it should need all this to make Monsieur see that the rings are the same,” said Françoise. “Even without examining them, you can see that it is the same style, the same way of turning the gold, the same form. As soon as I looked at them I could have sworn that they came from the same place. You can tell it as you can tell the dishes of a good cook.” And indeed, to the curiosity of a servant, whetted by hatred and trained to observe details with a startling precision, there had been added, to assist her in this expert criticism, the taste that she had, that same taste in fact which she shewed in her cookery and which was intensified perhaps, as I had noticed when we left Paris for Balbec, in her attire, by the coquetry of a woman who was once good-looking, who has studied the jewels and dresses of other women. I might have taken the wrong box of medicine and, instead of swallowing a few capsules of veronal on a day when I felt that I had drunk too many cups of tea, might have swallowed as many capsules of caffeine; my heart would not have throbbed more violently. I asked Françoise to leave the room. I would have liked to see Albertine immediately. To my horror at her falsehood, to my jealousy of the unknown donor, was added grief that she should have allowed herself to accept such presents. I made her even more presents, it is true, but a woman whom we are keeping does not seem to us to be a kept woman so long as we do not know that she is being kept by other men. And yet since I had continued to spend so much money upon her, I had taken her notwithstanding this moral baseness; this baseness I had maintained in her, I had perhaps increased, perhaps created it. Then, just as we have the faculty of inventing fairy tales to soothe our grief, just as we manage, when we are dying of hunger, to persuade ourselves that a stranger is going to leave us a fortune of a hundred millions, I imagined Albertine in my arms, explaining to me in a few words that it was because of the similarity of its workmanship that she had bought the second ring, that it was she who had had her initials engraved on it. But this explanation was still feeble, it had not yet had time to thrust into my mind its beneficent roots, and my grief could not be so quickly soothed. And I reflected that many men who tell their friends that their mistresses are very kind to them must suffer similar torments. Thus it is that they lie to others and to themselves. They do not altogether lie; they do spend in the woman’s company hours that are really pleasant; but think of all that the kindness which their mistresses shew them before their friends and which enables them to boast, and of all that the kindness which their mistresses shew when they are alone with them, and which enables their lovers to bless them, conceal of unrecorded hours in which the lover has suffered, doubted, sought everywhere in vain to discover the truth! It is to such sufferings that we attach the pleasure of loving, of delighting in the most insignificant remarks of a woman, which we know to be insignificant, but which we perfume with her scent. At this moment I could no longer find any delight in inhaling, by an act of memory, the scent of Albertine. Thunderstruck, holding the two rings in my hand, I stared at that pitiless eagle whose beak was rending my heart, whose wings, chiselled in high relief, had borne away the confidence that I retained in my mistress, in whose claws my tortured mind was unable to escape for an instant from the incessantly recurring questions as to the stranger whose name the eagle doubtless symbolised, without however allowing me to decipher it, whom she had doubtless loved in the past, and whom she had doubtless seen again not so long ago, since it was upon that day so pleasant, so intimate, of our drive together through the Bois that I had seen, for the first time, the second ring, that upon which the eagle appeared to be dipping his beak in the bright blood of the ruby.

If, however, morning, noon and night, I never ceased to grieve over Albertine’s departure, this did not mean that I was thinking only of her. For one thing, her charm having acquired a gradual ascendancy over things which, in course of time, were entirely detached from her, but were nevertheless electrified by the same emotion that she used to give me, if something made me think of Incarville or of the Verdurins, or of some new part that Léa was playing, a flood of suffering would overwhelm me. For another thing, what I myself called thinking of Albertine, was thinking of how I might bring her back, of how I might join her, might know what she was doing. With the result that if, during those hours of incessant martyrdom, there had been an illustrator present to represent the images which accompanied my sufferings, you would have seen pictures of the Gare d’Orsay, of the bank notes offered to Mme. Bontemps, of Saint-Loup stooping over the sloping desk of a telegraph office at which he was writing out a telegram for myself, never the picture of Albertine. Just as, throughout the whole course of our life, our egoism sees before it all the time the objects that are of interest to ourselves, but never takes in that Ego itself which is incessantly observing them, so the desire which directs our actions descends towards them, but does not reascend to itself, whether because, being unduly utilitarian, it plunges into the action and disdains all knowledge of it, or because we have been looking to the future to compensate for the disappointments of the past, or because the inertia of our mind urges it down the easy slope of imagination, rather than make it reascend the steep slope of introspection. As a matter of fact, in those hours of crisis in which we would stake our whole life, in proportion as the person upon whom it depends reveals more clearly the immensity of the place that she occupies in our life, leaving nothing in the world which is not overthrown by her, so the image of that person diminishes until it is not longer perceptible. In everything we find the effect of her presence in the emotion that we feel; herself, the cause, we do not find anywhere. I was during these days so incapable of forming any picture of Albertine that I could almost have believed that I was not in love with her, just as my mother, in the moments of desperation in which she was incapable of ever forming any picture of my grandmother (save once in the chance encounter of a dream the importance of which she felt so intensely that she employed all the strength that remained to her in her sleep to make it last), might have accused and did in fact accuse herself of not regretting her mother, whose death had been a mortal blow to her but whose features escaped her memory.

Why should I have supposed that Albertine did not care for women? Because she had said, especially of late, that she did not care for them: but did not our life rest upon a perpetual lie? Never once had she said to me: “Why is it that I cannot go out when and where I choose, why do you always ask other people what I have been doing?” And yet, after all, the conditions of her life were so unusual that she must have asked me this had she not herself guessed the reason. And to my silence as to the causes of her claustration, was it not comprehensible that she should correspond with a similar and constant silence as to her perpetual desires, her innumerable memories and hopes? Françoise looked as though she knew that I was lying when I made an allusion to the imminence of Albertine’s return. And her belief seemed to be founded upon something more than that truth which generally guided our old housekeeper, that masters do not like to be humiliated in front of their servants, and allow them to know only so much of the truth as does not depart too far from a flattering fiction, calculated to maintain respect for themselves. This time, Fran-çoise’s belief seemed to be founded upon something else, as though she had herself aroused, kept alive the distrust in Albertine’s mind, stimulated her anger, driven her in short to the point at which she could predict her departure as inevitable. If this was true, my version of a temporary absence, of which I had known and approved, could be received with nothing but incredulity by Françoise. But the idea that she had formed of Albertine’s venal nature, the exasperation with which, in her hatred, she multiplied the ‘profit’ that Albertine was supposed to be making out of myself, might to some extent give a check to that certainty. And so when in her hearing I made an allusion, as if to something that was altogether natural, to Albertine’s immediate return, Françoise would look me in the face, to see whether I was not inventing, in the same way in which, when the butler, to make her angry, read out to her, changing the words, some political news which she hesitated to believe, as for instance the report of the closing of the churches and expulsion of the clergy, even from the other end of the kitchen, and without being able to read it, she would fix her gaze instinctively and greedily upon the paper, as though she had been able to see whether the report was really there.

When Françoise saw that after writing a long letter I put on the envelope the address of Mme. Bontemps, this alarm, hitherto quite vague, that Albertine might return, increased in her. It grew to a regular consternation when one morning she had to bring me with the rest of my mail a letter upon the envelope of which she had recognised Albertine’s handwriting. She asked herself whether Albertine’s departure had not been a mere make-believe, a supposition which distressed her twice over as making definitely certain for the future Albertine’s presence in the house, and as bringing upon myself, and thereby, in so far as I was Fran-çoise’s master, upon herself, the humiliation of having been tricked by Albertine. However great my impatience to read her letter, I could not refrain from studying for a moment Françoise’s eyes from which all hope had fled, inducing from this presage the imminence of Albertine’s return, as a lover of winter sports concludes with joy that the cold weather is at hand when he sees the swallows fly south. At length Françoise left me, and when I had made sure that she had shut the door behind her, I opened, noiselessly so as not to appear anxious, the letter which ran as follows:

“My dear, thank you for all the nice things that you say to me, I am at your orders to countermand the Rolls, if you think that I can help in any way, as I am sure I can. You have only to let me know the name of your agent. You would let yourself be taken in by these people whose only thought is of selling things, and what would you do with a motorcar, you who never stir out of the house? I am deeply touched that you have kept a happy memory of our last drive together. You may be sure that for my part I shall never forget that drive in a twofold twilight (since night was falling and we were about to part) and that it will be effaced from my memory only when the darkness is complete.”

I felt that this final phrase was merely a phrase and that Albertine could not possibly retain until her death any such pleasant memory of this drive from which she had certainly derived no pleasure since she had been impatient to leave me. But I was impressed also, when I thought of the bicyclist, the golfer of Balbec, who had read nothing but Esther before she made my acquaintance, to find how richly endowed she was and how right I had been in thinking that she had in my house enriched herself with fresh qualities which made her different and more complete. And thus, the words that I had said to her at Balbec: “I feel that my friendship would be of value to you, that I am just the person who could give you what you lack”— I had written this upon a photograph which I gave her —“with the certainty that I was being providential”— these words, which I uttered without believing them and simply that she might find some advantage in my society which would outweigh any possible boredom, these words turned out to have been true as well. Similarly, for that matter, when I said to her that I did not wish to see her for fear of falling in love with her, I had said this because on the contrary I knew that in frequent intercourse my love grew cold and that separation kindled it, but in reality our frequent intercourse had given rise to a need of her that was infinitely stronger than my love in the first weeks at Balbec.

Albertine’s letter did not help matters in any way. She spoke to me only of writing to my agent. It was necessary to escape from this situation, to cut matters short, and I had the following idea. I sent a letter at once to Andrée in which I told her that Albertine was at her aunt’s, that I felt very lonely, that she would be giving me an immense pleasure if she came and stayed with me for a few days and that, as I did not wish to make any mystery, I begged her to inform Albertine of this. And at the same time I wrote to Albertine as though I had not yet received her letter: “My dear, forgive me for doing something which you will understand so well, I have such a hatred of secrecy that I have chosen that you should be informed by her and by myself. I have acquired, from having you staying so charmingly in the house with me, the bad habit of not being able to live alone. Since we have decided that you are not to come back, it has occurred to me that the person who would best fill your place, because she would make least change in my life, would remind me most strongly of yourself, is Andrée, and I have invited her here. So that all this may not appear too sudden, I have spoken to her only of a short visit, but between ourselves I am pretty certain that this time it will be permanent. Don’t you agree that I am right? You know that your little group of girls at Balbec has always been the social unit that has exerted the greatest influence upon me, in which I have been most happy to be eventually included. No doubt it is this influence which still makes itself felt. Since the fatal incompatibility of our natures and the mischances of life have decreed that my little Albertine can never be my wife, I believe that I shall nevertheless find a wife — less charming than herself, but one whom greater conformities of nature will enable perhaps to be happier with me — in Andrée.” But after I had sent this letter to the post, the suspicion occurred to me suddenly that, when Albertine wrote to me: “I should have been only too delighted to come back if you had written to me myself,” she had said this only because I had not written to her, and that, had I done so, it would not have made any difference; that she would be glad to know that Andrée was staying with me, to think of her as my wife, provided that she herself remained free, because she could now, as for a week past, stultifying the hourly precautions which I had adopted during more than six months in Paris, abandon herself to her vices and do what, minute by minute, I had prevented her from doing. I told myself that probably she was making an improper use, down there, of her freedom, and no doubt this idea which I formed seemed to me sad but remained general, shewing me no special details, and, by the indefinite number of possible mistresses which it allowed me to imagine, prevented me from stopping to consider any one of them, drew my mind on in a sort of perpetual motion not free from pain but tinged with a pain which the absence of any concrete image rendered endurable. It ceased however to be endurable and became atrocious when Saint-Loup arrived. Before I explain why the information that he gave me made me so unhappy, I ought to relate an incident which I place immediately before his visit and the memory of which so distressed me afterwards that it weakened, if not the painful impression that was made on me by my conversation with Saint-Loup, at any rate the practical effect of this conversation. This incident was as follows. Burning with impatience to see Saint-Loup, I was waiting for him upon the staircase (a thing which I could not have done had my mother been at home, for it was what she most abominated, next to ‘talking from the window’) when I heard the following speech: “Do you mean to say you don’t know how to get a fellow sacked whom you don’t like? It’s not difficult. You need only hide the things that he has to take in. Then, when they’re in a hurry and ring for him, he can’t find anything, he loses his head. My aunt will be furious with him, and will say to you: ‘Why, what is the man doing?’ When he does shew his face, everybody will be raging, and he won’t have what is wanted. After this has happened four or five times, you may be sure that they’ll sack him, especially if you take care to dirty the things that he has to bring in clean, and all that sort of thing.” I remained speechless with astonishment, for these cruel, Machiavellian words were uttered by the voice of Saint-Loup. Now I had always regarded him as so good, so tender-hearted a person that this speech had the same effect upon me as if he had been acting the part of Satan in a play: it could not be in his own name that he was speaking. “But after all a man has got to earn his living,” said the other person, of whom I then caught sight and who was one of the Duchesse de Guermantes’s footmen. “What the hell does that matter to you so long as you’re all right?” Saint-Loup replied callously. “It will be all the more fun for you, having a scape-goat. You can easily spill ink over his livery just when he has to go and wait at a big dinner-party, and never leave him in peace for a moment until he’s only too glad to give notice. Anyhow, I can put a spoke in his wheel, I shall tell my aunt that I admire your patience in working with a great lout like that, and so dirty too.” I shewed myself, Saint-Loup came to greet me, but my confidence in him was shaken since I had heard him speak in a manner so different from anything that I knew. And I asked myself whether a person who was capable of acting so cruelly towards a poor and defenceless man had not played the part of a traitor towards myself, on his mission to Mme. Bontemps. This reflexion was of most service in helping me not to regard his failure as a proof that I myself might not succeed, after he had left me. But so long as he was with me, it was nevertheless of the Saint-Loup of long ago and especially of the friend who had just come from Mme. Bontemps that I thought. He began by saying: “You feel that I ought to have telephoned to you more often, but I was always told that you were engaged.” But the point at which my pain became unendurable was when he said: “To begin where my last telegram left you, after passing by a sort of shed, I entered the house and at the end of a long passage was shewn into a drawing-room.” At these words, shed, passage, drawing-room, and before he had even finished uttering them, my heart was shattered more swiftly than by an electric current, for the force which girdles the earth many times in a second is not electricity, but pain. How I repeated them to myself, renewing the shock as I chose, these words, shed, passage, drawing-room, after Saint-Loup had left me! In a shed one girl can lie down with another. And in that drawing-room who could tell what Albertine used to do when her aunt was not there? What was this? Had I then imagined the house in which she was living as incapable of possessing either a shed or a drawing-room? No, I had not imagined it at all, except as a vague place. I had suffered originally at the geographical identification of the place in which Albertine was. When I had learned that, instead of being in two or three possible places, she was in Touraine, those words uttered by her porter had marked in my heart as upon a map the place in which I must at length suffer. But once I had grown accustomed to the idea that she was in a house in Touraine, I had not seen the house. Never had there occurred to my imagination this appalling idea of a drawing-room, a shed, a passage, which seemed to be facing me in the retina of Saint-Loup’s eyes, who had seen them, these rooms in which Albertine came and went, was living her life, these rooms in particular and not an infinity of possible rooms which had cancelled one another. With the words shed, passage, drawing-room, I became aware of my folly in having left Albertine for a week in this cursed place, the existence (instead of the mere possibility) of which had just been revealed to me. Alas! when Saint-Loup told me also that in this drawing-room he had heard some one singing at the top of her voice in an adjoining room and that it was Albertine who was singing, I realised with despair that, rid of me at last, she was happy! She had regained her freedom. And I who had been thinking that she would come to take the place of Andrée! My grief turned to anger with Saint-Loup. “That is the one thing in the world that I asked you to avoid, that she should know of your coming.” “If you imagine it was easy! They had assured me that she was not in the house. Oh, I know very well that you aren’t pleased with me, I could tell that from your telegrams. But you are not being fair to me, I did all that I could.” Set free once more, having left the cage from which, here at home, I used to remain for days on end without making her come to my room, Albertine had regained all her value in my eyes, she had become once more the person whom everyone pursued, the marvellous bird of the earliest days. “However, let us get back to business. As for the question of the money, I don’t know what to say to you, I found myself addressing a woman who seemed to me to be so scrupulous that I was afraid of shocking her. However, she didn’t say no when I mentioned the money to her. In fact, a little later she told me that she was touched to find that we understood one another so well. And yet everything that she said after that was so delicate, so refined, that it seemed to me impossible that she could have been referring to my offer of money when she said: ‘We understand one another so well,’ for after all I was behaving like a cad.” “But perhaps she did not realise what you meant, she cannot have heard you, you ought to have repeated the offer, for then you would certainly have won the battle.” “But what do you mean by saying that she cannot have heard me, I spoke to her as I am speaking to you, she is neither deaf nor mad.” “And she made no comment?” “None.” “You ought to have repeated the offer.” “How do you mean, repeat it? As soon as we met I saw what sort of person she was, I said to myself that you had made a mistake, that you were letting me in for the most awful blunder, and that it would be terribly difficult to offer her the money like that. I did it, however, to oblige you, feeling certain that she would turn me out of the house.” “But she did not. Therefore, either she had not heard you and you should have started afresh, or you could have developed the topic.” “You say: ‘She had not heard,’ because you were here in Paris, but, I repeat, if you had been present at our conversation, there was not a sound to interrupt us, I said it quite bluntly, it is not possible that she failed to understand.” “But anyhow is she quite convinced that I have always wished to marry her niece?” “No, as to that, if you want my opinion, she did not believe that you had any Intention of marrying the girl. She told me that you yourself had informed her niece that you wished to leave her. I don’t really know whether now she is convinced that you wish to marry.” This reassured me slightly by shewing me that I was less humiliated, and therefore more capable of being still loved, more free to take some decisive action. Nevertheless I was in torments. “I am sorry, because I can see that you are not pleased.” “Yes, I am touched by your kindness, I am grateful to you, but it seems to me that you might....” “I did my best. No one else could have done more or even as much. Try sending some one else.” “No, as a matter of fact, if I had known, I should not have sent you, but the failure of your attempt prevents me from making another.” I heaped reproaches upon him: he had tried to do me a service and had not succeeded. Saint-Loup as he left the house had met some girls coming in. I had already and often supposed that Albertine knew other girls in the country; but this was the first time that I felt the torture of that supposition. We are really led to believe that nature has allowed our mind to secrete a natural antidote which destroys the suppositions that we form, at once without intermission and without danger. But there was nothing to render me immune from these girls whom Saint-Loup had met. All these details, were they not precisely what I had sought to learn from everyone with regard to Albertine, was it not I who, in order to learn them more fully, had begged Saint-Loup, summoned back to Paris by his colonel, to come and see me at all costs, was it not therefore I who had desired them, or rather my famished grief, longing to feed and to wax fat upon them? Finally Saint-Loup told me that he had had the pleasant surprise of meeting, quite near the house, the only familiar face that had reminded him of the past, a former friend of Rachel, a pretty actress who was taking a holiday in the neighbourhood. And the name of this actress was enough to make me say to myself: “Perhaps it is with her”; was enough to make me behold, in the arms even of a woman whom I did not know, Albertine smiling and flushed with pleasure. And after all why should not this have been true? Had I found fault with myself for thinking of other women since I had known Albertine? On the evening of my first visit to the Princesse de Guermantes, when I returned home, had I not been thinking far less of her than of the girl of whom Saint-Loup had told me who frequented disorderly houses and of Mme. Putbus’s maid? Was it not in the hope of meeting the latter of these that I had returned to Balbec, and, more recently, had been planning to go to Venice? Why should not Albertine have been planning to go to Touraine? Only, when it came to the point, as I now realised, I would not have left her, I would not have gone to Venice. Even in my own heart of hearts, when I said to myself: “I shall leave her presently,” I knew that I would never leave her, just as I knew that I would never settle down again to work, or make myself live upon hygienic principles, or do any of the things which, day by day, I vowed that I would do upon the morrow. Only, whatever I might feel in my heart, I had thought it more adroit to let her live under the perpetual menace of a separation. And no doubt, thanks to my detestable adroitness, I had convinced her only too well. In any case, now, things could not go on like this. I could not leave her in Touraine with those girls, with that actress, I could not endure the thought of that life which was escaping my control. I would await her reply to my letter: if she was doing wrong, alas! a day more or less made no difference (and perhaps I said this to myself because, being no longer in the habit of taking note of every minute of her life, whereas a single minute in which she was unobserved would formerly have driven me out of my mind, my jealousy no longer observed the same division of time). But as soon as I should have received her answer, if she was not coming back, I would go to fetch her; willy-nilly, I would tear her away from her women friends. Besides, was it not better for me to go down in person, now that I had discovered the duplicity, hitherto unsuspected by me, of Saint-Loup; he might, for all I knew, have organised a plot to separate me from Albertine.

And at the same time, how I should have been lying now had I written to her, as I used to say to her in Paris, that I hoped that no accident might befall her. Ah! if some accident had occurred, my life, instead of being poisoned for ever by this incessant jealousy, would at once regain, if not happiness, at least a state of calm through the suppression of suffering.

The suppression of suffering? Can I really have believed it, have believed that death merely eliminates what exists, and leaves everything else in its place, that it removes the grief from the heart of him for whom the other person’s existence has ceased to be anything but a source of grief, that it removes the grief and substitutes nothing in its place. The suppression of grief! As I glanced at the paragraphs in the newspapers, I regretted that I had not had the courage to form the same wish as Swann. If Albertine could have been the victim of an accident, were she alive I should have had a pretext for hastening to her bedside, were she dead I should have recovered, as Swann said, my freedom to live as I chose. Did I believe this? He had believed it, that subtlest of men who thought that he knew himself well. How little do we know what we have in our heart. How clearly, a little later, had he been still alive, I could have proved to him that his wish was not only criminal but absurd, that the death of her whom he loved would have set him free from nothing.

I forsook all pride with regard to Albertine, I sent her a despairing telegram begging her to return upon any conditions, telling her that she might do anything she liked, that I asked only to be allowed to take her in my arms for a minute three times a week, before she went to bed. And had she confined me to once a week, I would have accepted the restriction. She did not, ever, return. My telegram had just gone to her when I myself received one. It was from Mme. Bontemps. The world is not created once and for all time for each of us individually. There are added to it in the course of our life things of which we have never had any suspicion. Alas! it was not a suppression of suffering that was wrought in me by the first two lines of the telegram: “My poor friend, our little Albertine is no more; forgive me for breaking this terrible news to you who were so fond of her. She was thrown by her horse against a tree while she was out riding. All our efforts to restore her to life were unavailing. If only I were dead in her place!” No, not the suppression of suffering, but a suffering until then unimagined, that of learning that she would not come back. And yet, had I not told myself, many times, that, quite possibly, she would not come back? I had indeed told myself so, but now I saw that never for a moment had I believed it. As I needed her presence, her kisses, to enable me to endure the pain that my suspicions wrought in me, I had formed, since our Balbec days, the habit of being always with her. Even when she had gone out, when I was left alone, I was kissing her still. I had continued to do so since her departure for Touraine. I had less need of her fidelity than of her return. And if my reason might with impunity cast a doubt upon her now and again, my imagination never ceased for an instant to bring her before me. Instinctively I passed my hand over my throat, over my lips which felt themselves kissed by her lips still after she had gone away, and would never be kissed by them again; I passed my hands over them, as Mamma had caressed me at the time of grandmother’s death, when she said: “My poor boy, your grandmother, who was so fond of you, will never kiss you again.” All my life to come seemed to have been wrenched from my heart. My life to come? I had not then thought at times of living it without Albertine? Why, no! All this time had I, then, been vowing to her service every minute of my life until my death? Why, of course! This future indissolubly blended with hers I had never had the vision to perceive, but now that it had just been shattered, I could feel the place that it occupied in my gaping heart. Françoise, who still knew nothing, came into my room; in a sudden fury I shouted at her: “What do you want?” Then (there are sometimes words which set a different reality in the same place as that which confronts us; they stun us as does a sudden fit of giddiness) she said to me: “Monsieur has no need to look cross. I’ve got something here that will make him very happy. Here are two letters from Mademoiselle Albertine.” I felt, afterwards, that I must have stared at her with the eyes of a man whose mind has become unbalanced. I was not even glad, nor was I incredulous. I was like a person who sees the same place in his room occupied by a sofa and by a grotto: nothing seeming to him more real, he collapses on the floor. Albertine’s two letters must have been written at an interval of a few hours, possibly at the same moment, and, anyhow, only a short while before the fatal ride. The first said: “My dear, I must thank you for the proof of your confidence which you give me when you tell me of your plan to get Andrée to stay with you. I am sure that she will be delighted to accept, and I think that it will be a very good thing for her. With her talents, she will know how to make the most of the companionship of a man like yourself, and of the admirable influence which you manage to secure over other people. I feel that you have had an idea from which as much good may spring for her as for yourself. And so, if she should make the least shadow of difficulty (which I don’t suppose), telegraph to me, I undertake to bring pressure to bear upon her.” The second was dated on the following day. (As a matter of fact, she must have written her two letters at an interval of a few minutes, possibly without any interval, and must have antedated the first. For, all the time, I had been forming an absurd idea of her intentions, which had been only this: to return to me, and which anyone with no direct interest in the matter, a man lacking in imagination, the plenipotentiary in a peace treaty, the merchant who has to examine a deal, would have judged more accurately than myself.) It contained only these words: “Is it too late for me to return to you? If you have not yet written to Andrée, would you be prepared to take me back? I shall abide by your decision, but I beg you not to be long in letting me know it, you can imagine how impatiently I shall be waiting. If it is telling me to return, I shall take the train at once. With my whole heart, yours, Albertine.”

For the death of Albertine to be able to suppress my suffering, the shock of the fall would have had to kill her not only in Touraine but in myself. There, never had she been more alive. In order to enter into us, another person must first have assumed the form, have entered into the surroundings of the moment; appearing to us only in a succession of momentary flashes, he has never been able to furnish us with more than one aspect of himself at a time, to present us with more than a single photograph of himself. A great weakness, no doubt, for a person to consist merely in a collection of moments; a great strength also: it is dependent upon memory, and our memory of a moment is not informed of everything that has happened since; this moment which it has registered endures still, lives still, and with it the person whose form is outlined in it. And moreover, this disintegration does not only make the dead man live, it multiplies him. To find consolation, it was not one, it was innumerable Albertines that I must first forget. When I had reached the stage of enduring the grief of losing this Albertine, I must begin afresh with another, with a hundred others.

So, then, my life was entirely altered. What had made it — and not owing to Albertine, concurrently with her, when I was alone — attractive, was precisely the perpetual resurgence, at the bidding of identical moments, of moments from the past. From the sound of the rain I recaptured the scent of the lilacs at Combray, from the shifting of the sun’s rays on the balcony the pigeons in the Champs-Elysées, from the muffling of all noise in the heat of the morning hours, the cool taste of cherries, the longing for Brittany or Venice from the sound of the wind and the return of Easter. Summer was at hand, the days were long, the weather warm. It was the season when, early in the morning, pupils and teachers resort to the public gardens to prepare for the final examinations under the trees, seeking to extract the sole drop of coolness that is let fall by a sky less ardent than in the midday heat but already as sterilely pure. From my darkened room, with a power of evocation equal to that of former days but capable now of evoking only pain, I felt that outside, in the heaviness of the atmosphere, the setting sun was plastering the vertical fronts of houses and churches with a tawny distemper. And if Françoise, when she came in, parted, by accident, the inner curtains, I stifled a cry of pain at the gash that was cut in my heart by that ray of long-ago sunlight which had made beautiful in my eyes the modern front of Marcouville l’Orgueilleuse, when Albertine said to me: “It is restored.” Not knowing how to account to Françoise for my groan, I said to her: “Oh, I am so thirsty.” She left the room, returned, but I turned sharply away, smarting under the painful discharge of one of the thousand invisible memories which at every moment burst into view in the surrounding darkness: I had noticed that she had brought in a jug of cider and a dish of cherries, things which a farm-lad had brought out to us in the carriage, at Balbec, ‘kinds’ in which I should have made the most perfect communion, in those days, with the prismatic gleam in shuttered dining-rooms on days of scorching heat. Then I thought for the first time of the farm called Les Ecorres, and said to myself that on certain days when Albertine had told me, at Balbec, that she would not be free, that she was obliged to go somewhere with her aunt, she had perhaps been with one or another of her girl friends at some farm to which she knew that I was not in the habit of going, and, while I waited desperately for her at Marie-Antoinette, where they told me: “No, we have not seen her to-day,” had been using, to her friend, the same words that she used to say to myself when we went out together: “He will never think of looking for us here, so that there’s no fear of our being disturbed.” I told Françoise to draw the curtains together, so that I should not see that ray of sunlight. But it continued to filter through, just as corrosive, into my memory. “It doesn’t appeal to me, it has been restored, but we shall go to-morrow to Saint-Mars le Vêtu, and the day after to...” To-morrow, the day after, it was a prospect of life shared in common, perhaps for all time, that was opening; my heart leaped towards it, but it was no longer there, Albertine was dead.

I asked Françoise the time. Six o’clock. At last, thank God, that oppressive heat would be lifted of which in the past I used to complain to Albertine, and which we so enjoyed. The day was drawing to its close. But what did that profit me? The cool evening air came in; it was the sun setting in my memory, at the end of a road which we had taken, she and I, on our way home, that I saw now, more remote than the farthest village, like some distant town not to be reached that evening, which we would spend at Balbec, still together. Together then; now I must stop short on the brink of that same abyss; she was dead. It was not enough now to draw the curtains, I tried to stop the eyes and ears of my memory so as not to see that band of orange in the western sky, so as not to hear those invisible birds responding from one tree to the next on either side of me who was then so tenderly embraced by her that now was dead. I tried to avoid those sensations that are given us by the dampness of leaves in the evening air, the steep rise and fall of mule-tracks. But already those sensations had gripped me afresh, carried far enough back from the present moment so that it should have gathered all the recoil, all the resilience necessary to strike me afresh, this idea that Albertine was dead. Ah! never again would I enter a forest, I would stroll no more beneath the spreading trees. But would the broad plains be less cruel to me? How many times had I crossed, going in search of Albertine, how many times had I entered, on my return with her, the great plain of Cricqueville, now in foggy weather when the flooding mist gave us the illusion of being surrounded by a vast lake, now on limpid evenings when the moonlight, de-materialising the earth, making it appear, a yard away, celestial, as it is, in the daytime, on far horizons only, enshrined the fields, the woods, with the firmament to which it had assimilated them, in the moss-agate of a universal blue.

Françoise was bound to rejoice at Albertine’s death, and it should, in justice to her, be said that by a sort of tactful convention she made no pretence of sorrow. But the unwritten laws of her immemorial code and the tradition of the mediaeval peasant woman who weeps as in the romances of chivalry were older than her hatred of Albertine and even of Eulalie. And so, on one of these late afternoons, as I was not quick enough in concealing my distress, she caught sight of my tears, served by the instinct of a little old peasant woman which at one time had led her to catch and torture animals, to feel only amusement in wringing the necks of chickens and in boiling lobsters alive, and, when I was ill, in observing, as it might be the wounds that she had inflicted upon an owl, my suffering expression which she afterwards proclaimed in a sepulchral tone and as a presage of coming disaster. But her Combray ‘Customary’ did not permit her to treat lightly tears, grief, things which in her judgment were as fatal as shedding one’s flannels in spring or eating when one had no ‘stomach.’ “Oh, no. Monsieur, it doesn’t do to cry like that, it isn’t good for you.” And in her attempt to stem my tears she shewed as much uneasiness as though they had been torrents of blood. Unfortunately I adopted a chilly air that cut short the effusions in which she was hoping to indulge and which might quite well, for that matter, have been sincere. Her attitude towards Albertine had been, perhaps, akin to her attitude towards Eulalie, and, now that my mistress could no longer derive any profit from me, Françoise had ceased to hate her. She felt bound, however, to let me see that she was perfectly well aware that I was crying, and that, following the deplorable example set by my family, I did not wish to ‘let it be seen.’ “You mustn’t cry, Monsieur,” she adjured me, in a calmer tone, this time, and intending to prove her own perspicacity rather than to shew me any compassion. And she went on: “It was bound to happen; she was too happy, poor creature, she never knew how happy she was.”

How slow the day is in dying on these interminable summer evenings. A pallid ghost of the house opposite continued indefinitely to sketch upon the sky its persistent whiteness. At last it was dark indoors; I stumbled against the furniture in the hall, but in the door that opened upon the staircase, in the midst of the darkness which I had supposed to be complete, the glazed panel was translucent and blue, with the blue of a flower, the blue of an insect’s wing, a blue that would have seemed to me beautiful if I had not felt it to be a last reflexion, trenchant as a blade of steel, a supreme blow which in its indefatigable cruelty the day was still dealing me. In the end, however, the darkness became complete, but then a glimpse of a star behind one of the trees in the courtyard was enough to remind me of how we used to set out in a carriage, after dinner, for the woods of Chantepie, carpeted with moonlight. And even in the streets it would so happen that I could isolate upon the back of a seat, could gather there the natural purity of a moonbeam in the midst of the artificial lights of Paris, of that Paris over which it enthroned, by making the town return for a moment, in my imagination, to a state of nature, with the infinite silence of the suggested fields, the heartrending memory of the walks that I had taken in them with Albertine. Ah! when would the night end? But at the first cool breath of dawn I shuddered, for it had revived in me the delight of that summer when, from Balbec to Incarville, from Incarville to Balbec, we had so many times escorted each other home until the break of day. I had now only one hope left for the future — a hope far more heartrending than any dread — which was that I might forget Albertine. I knew that I should one day forget her; I had quite forgotten Gilberte, Mme. de Guermantes; I had quite forgotten my grandmother. And it is our most fitting and most cruel punishment, for that so complete oblivion, as tranquil as the oblivion of the graveyard, by which we have detached ourself from those whom we no longer love, that we can see this same oblivion to be inevitable in the case of those whom we love still. To tell the truth, we know it to be a state not painful, a state of indifference. But not being able to think at the same time of what I was and of what I should one day be, I thought with despair of all that covering mantle of caresses, of kisses, of friendly slumber, of which I must presently let myself be divested for all time. The rush of these tender memories sweeping on to break against the knowledge that Albertine was dead oppressed me by the incessant conflict of their baffled waves so that I could not keep still; I rose, but all of a sudden I stopped in consternation; the same faint daybreak that I used to see at the moment when I had just left Albertine, still radiant and warm with her kisses, had come into the room and bared, above the curtains, its blade now a sinister portent, whose whiteness, cold, implacable and compact, entered the room like a dagger thrust into my heart.

Presently the sounds from the streets would begin, enabling me to tell from the qualitative scale of their resonance the degree of the steadily increasing heat in which they were sounding. But in this heat which, a few hours later, would have saturated itself in the fragrance of cherries, what I found (as in a medicine which the substitution of one ingredient for another is sufficient to transform from the stimulant and tonic that it was into a debilitating drug) was no longer the desire for women but the anguish of Albertine’s departure. Besides, the memory of all my desires was as much impregnated with her, and with suffering, as the memory of my pleasures. That Venice where I had thought that her company would be a nuisance (doubtless because I had felt in a confused way that it would be necessary to me), now that Albertine was no more, I preferred not to go there. Albertine had seemed to me to be an obstacle interposed between me and everything else, because she was for me what contained everything, and it was from her as from an urn that I might receive things. Now that this urn was shattered, I no longer felt that I had the courage to grasp things; there was nothing now from which I did not turn away, spiritless, preferring not to taste it. So that my separation from her did not in the least throw open to me the field of possible pleasures which I had imagined to be closed to me by her presence. Besides, the obstacle which her Presence had perhaps indeed been in the way of my traveling, of my enjoying life, had only (as always happens) been a mask for other obstacles which reappeared intact now that this first obstacle had been removed. It had been in the same way that, in the past, when some friend had called to see me and had prevented me from working, if on the following day I was left undisturbed, I did not work any better. Let an illness, a duel, a runaway horse make us see death face to face, how richly we should have enjoyed the life of pleasure, the travels in unknown lands which are about to be snatched from us. And no sooner is the danger past than what we find once again before us is the same dull life in which none of those delights had any existence for us.

No doubt these nights that are so short continue for but a brief season. Winter would at length return, when I should no longer have to dread the memory of drives with her, protracted until the too early dawn. But would not the first frosts bring back to me, preserved in their cold storage, the germ of my first desires, when at midnight I used to send for her, when the time seemed so long until I heard her ring the bell: a sound for which I might now wait everlastingly in vain? Would they not bring back to me the germ of my first uneasiness, when, upon two occasions, I thought that she was not coming? At that time I saw her but rarely, but even those intervals that there were between her visits which made her emerge, after many weeks, from the heart of an unknown life which I made no effort to possess, ensured my peace of mind by preventing the first inklings, constantly interrupted, of my jealousy from coagulating, from forming a solid mass in my heart. So far as they had contrived to be soothing, at that earlier time, so far, in retrospect, were they stamped with the mark of suffering, since all the unaccountable things that she might, while those intervals lasted, have been doing had ceased to be immaterial to me, and especially now that no visit from her would ever fall to my lot again; so that those January evenings on which she used to come, and which, for that reason, had been so dear to me, would blow into me now with their biting winds an uneasiness which then I did not know, and would bring back to me (but now grown pernicious) the first germ of my love. And when I considered that I would see again presently that cold season, which since the time of Gilberte and my play-hours in the Champs-Elysées, had always seemed to me so depressing; when I thought that there would be returning again evenings like that evening of snow when I had vainly, far into the night, waited for Albertine to come; then as a consumptive chooses the best place, from the physical point of view, for his lungs, but in my case making a moral choice, what at such moments I still dreaded most for my grief, for my heart, was the return of the intense cold, and I said to myself that what it would be hardest to live through was perhaps the winter. Bound up as it was with each of the seasons, in order for me to discard the memory of Albertine I should have had first to forget them all, prepared to begin again to learn to know them, as an old man after a stroke of paralysis learns again to read; I should have had first to forego the entire universe. Nothing, I told myself, but an actual extinction of myself would be capable (but that was impossible) of consoling me for hers. I did not realise that the death of oneself is neither impossible nor extraordinary; it is effected without our knowledge, it may be against our will, every day of our life, and I should have to suffer from the recurrence of all sorts of days which not only nature but adventitious circumstances, a purely conventional order introduce into a season. Presently would return the day on which I had gone to Balbec in that earlier summer when my love, which was not yet inseparable from jealousy and did not perplex itself with the problem of what Albertine would be doing all day, had still to pass through so many evolutions before becoming that so specialised love of the latest period, that this final year, in which Albertine’s destiny had begun to change and had received its quietus, appeared to me full, multiform, vast, like a whole century. Then it would be the memory of days more slow in reviving but dating from still earlier years; on the rainy Sundays on which nevertheless everyone else had gone out, in the void of the afternoon, when the sound of wind and rain would in the past have bidden me stay at home, to ‘philosophise in my garret,’ with what anxiety would I see the hour approach at which Albertine, so little expected, had come to visit me, had fondled me for the first time, breaking off because Françoise had brought in the lamp, in that time now doubly dead when it had been Albertine who was interested in me, when my affection for her might legitimately nourish so strong a hope. Even later in the season, those glorious evenings when the windows of kitchens, of girls’ schools, standing open to the view like wayside shrines, allow the street to crown itself with a diadem of those demi-goddesses who, conversing, ever so close to us, with their peers, fill us with a feverish longing to penetrate into their mythological existence, recalled to me nothing now but the affection of Albertine whose company was an obstacle in the way of my approaching them.

Moreover, to the memory even of hours that were purely natural would inevitably be added the moral background that makes each of them a thing apart. When, later on, I should hear the goatherd’s horn, on a first fine, almost Italian morning, the day that followed would blend successively with its sunshine the anxiety of knowing that Albertine was at the Trocadéro, possibly with Léa and the two girls, then her kindly, domestic gentleness, almost that of a wife who seemed to me then an embarrassment and whom Françoise was bringing home to me. That telephone message from Françoise which had conveyed to me the dutiful homage of an Albertine who was returning with her, I had thought at the time that it made me swell with pride. I was mistaken. If it had exhilarated me, that was because it had made me feel that she whom I loved was really mine, lived only for me, and even at a distance, without my needing to occupy my mind with her, regarded me as her lord and master, returning home upon a sign from myself. And so that telephone message had been a particle of sweetness, coming to me from afar, sent out from that region of the Trocadéro where there were proved to be for me sources of happiness directing towards me molecules of comfort, healing balms, restoring to me at length so precious a liberty of spirit that I need do no more, surrendering myself without the restriction of a single care to Wagner’s music, than await the certain arrival of Albertine, without fever, with an entire absence of impatience in which I had not had the perspicacity to recognise true happiness. And this happiness that she should return, that she should obey me and be mine, the cause of it lay in love and not in pride. It would have been quite immaterial to me now to have at my behest fifty women returning, at a sign from myself, not from the Trocadéro but from the Indies. But that day, conscious of Albertine who, while I sat alone in my room playing music, was coming dutifully to join me, I had breathed in, where it lay scattered like motes in a sunbeam, one of those substances which, just as others are salutary to the body, do good to the soul. Then there had been, half an hour later, Albertine’s return, then the drive with Albertine returned, a drive which I had thought tedious because it was accompanied for me by certainty, but which, on account of that very certainty, had, from the moment of Francoise’s telephoning to me that she was bringing Albertine home, let flow a golden calm over the hours that followed, had made of them as it were a second day, wholly unlike the first, because it had a completely different moral basis, a moral basis which made it an original day, which came and added itself to the variety of the days that I had previously known, a day which I should never have been able to imagine — any more than we could imagine the delicious idleness of a day in summer if such days did not exist in the calendar of those through which we had lived — a day of which I could not say absolutely that I recalled it, for to this calm I added now an anguish which I had not felt at the time. But at a much later date, when I went over gradually, in a reversed order, the times through which I had passed before I was so much in love with Albertine, when my scarred heart could detach itself without suffering from Albertine dead, then I was able to recall at length without suffering that day on which Albertine had gone shopping with Françoise instead of remaining at the Trocadéro; I recalled it with pleasure, as belonging to a moral season which I had not known until then; I recalled it at length exactly, without adding to it now any suffering, rather, on the contrary, as we recall certain days in summer which we found too hot while they lasted, and from which only after they have passed do we extract their unalloyed standard of fine gold and imperishable azure.

 

De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment pour elle, d'espoirs formés, puis perdus ; tout cela modifiait le caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées, et complétait chacune des années solaires que j'avais vécues – et qui, rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle – en la doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un rendez-vous ; où la longueur des jours, où les progrès de la température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le progrès de notre intimité, la transformation progressive de son visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas, tel jour, diminué la visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas, tel jour, indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour contractée jusqu'à l'orage ? On n'est que par ce qu'on possède, on ne possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin de nous-même, où nous les perdons de vue ! Alors nous ne pouvons plus les faire entrer en ligne de compte dans ce total qui est notre être. Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine – on ne peut regretter que ce qu'on se rappelle – au réveil je trouvais toute une flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que néant. Puis, brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de sens ; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.

Comment m'avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante je revoyais l'une ou l'autre : rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec ; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l'avenir – vers un avenir devenu lui-même le passé, – nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps, la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres, et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort d'Albertine – venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue : sa vie en Touraine – était en contradiction avec toutes mes pensées relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement, ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant, impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût morte. Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple : à la curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel, et à un sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence, tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le défilé heure par heure d'une armée composite où il y avait, selon le moment, des passionnés, des indifférents, des jaloux – des jaloux dont pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive, être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternance avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré à la confiance et au soupçon jaloux.

Si j'avais peine à penser qu'Albertine, si vivante en moi (portant comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de fautes, dont Albertine, aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais seulement bénie si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet, destiné à s'éteindre lui-même, d'impressions qu'elle m'avait autrefois causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque, rien qu'en pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais être celles d'une morte ; l'instant où elle les avait commises devenant l'instant actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour celui de mes « moi » subitement évoqué qui la contemplait. De sorte qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois, tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant, Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de l'avenir – aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux ; plus cruel encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou l'illusion d'agir sur lui, et aussi parce qu'il se déroulerait aussi long que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les souffrances qu'il me causait, – ce n'était plus l'Avenir d'Albertine, c'était son Passé. Son Passé ? C'est mal dire puisque pour la jalousie il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le Présent.

Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme intérieur, réveillent des « moi » oubliés, contrarient l'assoupissement de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi, de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable, partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée ; mais, comme aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs dans le membre qui n'existait plus.

Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien longtemps – car il était resté dissous dans la fluide et invisible étendue de ma mémoire – qui se cristallisait. Ainsi il y avait plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et, disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais, par peur de fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir, empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de douches ? En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de baromètre, de ballon, de téléphone, etc., dans leurs perfectionnements ultérieurs), ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois, le souvenir de l'établissement de douches occupait tout le champ de ma vision intérieure.

Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison, c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans. Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car dédoublement ne serait pas assez dire).

Sans doute, puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la faiblesse traînée pendant des années un éclair d'énergie surgit parfois. Je me décidai à cette enquête, au moins toute naturelle. On eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine. Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent, indifférents à toute espèce de morale et dont – parce que, si nous les payons bien, dans leur obéissance à notre volonté ils suppriment tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que dépourvus de scrupules – nous disons : « Ce sont de braves gens. » En ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu, qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon côté – non grâce à un effort de résurrection mais comme par le hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les photographies qui ne sont pas « posées », dans les instantanés, laissent toujours la personne plus vivante – en même temps que j'imaginais notre conversation j'en sentais l'impossibilité ; je venais d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte, Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt, par un brusque déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de la séparation.

Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante passées avec la sœur que sa mort m'avait réellement fait perdre, puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux émotions les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé qu'elle était ; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait tant ennuyé – du moins je le croyais – avait été au contraire délicieuse ; aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une volupté qui alors n'avait, il est vrai, pas été perçue par moi, mais qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste ; les moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse qui de proche en proche la gagnait tout entière.

Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes ; ce même pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce dîner que nous avions fait ensemble au retour du Bois, avant que j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut, dans le recueillement de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et justes qu'elle avait dites ce soir-là.

Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la première fois : c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation que Françoise apporta de Mme Verdurin ; combien l'impression que j'avais eue, en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la mort ne frappe pas tous les êtres au même âge s'imposait à moi avec plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que Brichot continuait à dîner chez Mme Verdurin qui recevait toujours et recevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt ce nom de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine. J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le souvenir par le même côté. Alors, en pensant au vide que je trouverais maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je compris combien ce soir où, en quittant Brichot, j'avais cru éprouver de l'ennui, du regret de ne pouvoir aller me promener et faire l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé, et que c'était seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais impossible : je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans un chez-moi qui était son chez-elle, c'était justement la réalisation de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour moi, si j'y revenais avec attendrissement, ce n'est pas qu'elles eussent été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues. Mme de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec : « Comment ! vous pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et vous les passez avec votre cousine ! » L'intelligence d'Albertine me plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que j'appelais sa douceur, comme nous appelons douceur d'un fruit une certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité objective d'un être. Il est certain que j'avais connu des personnes d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme, fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie, nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre, ou d'une maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et peut-être, m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son secret, j'aurais évité de prolonger entre nous, avec cet acharnement étrange, ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais alors, avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me semblait, en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres eussent mieux pu le faire. On désire être compris parce qu'on désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette possession était un degré de plus dans la possession totale d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère depuis le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la « gentillesse » d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants quand ils disent : « Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes chères petites aubépines. » Ce qui explique, par ailleurs, que les hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas : « Elle est si gentille » et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont trompés. Mme de Cambremer trouvait avec raison que le charme spirituel d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la même façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres, extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui d'une personne qui, par suite d'une erreur de localisation consécutive à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV, et la pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher la vertigineuse aiguille d'un sommet si celui-ci est distant de plusieurs lieues.

D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que s'ils viennent d'une femme que nous aimons, et le désir physique a ce merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine : un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier. Me confier ? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de confiance qu'Albertine ? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus étendues ? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres, qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant à son pianola, rose sous ses cheveux noirs ; je sentais, sur mes lèvres qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle, incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée secrètes faisaient que, même quand Albertine la faisait seulement glisser à la surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient, même dans les attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une pénétration.

Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste depuis lors, mais le « moi » auquel j'étais attaché maintenant, le « moi » qui constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de conservation, ce « moi » n'était plus dans la vie ; quand je pensais à mes forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus.

Et, à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement l'imprudence, en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur, de le faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les rapports appelés amour, parce qu'elle me donnait docilement les baisers que je lui donnais, et, pour avoir pris l'habitude de le croire, je n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et, en somme, j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car justement, tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il mourût. Moi, au contraire, tandis que j'étais si jaloux d'Albertine, plus heureux que Swann je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent en bien des points opposées.

En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand'chose ; je n'aurais plus perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces heures si douces, et ce soutien moral me communiquait un bien-être que l'approche même de la mort n'aurait pas rompu.

Comme elle accourait vite me voir, à Balbec, quand je la faisais chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux pour me plaire ! Ces images de Balbec et de Paris, que j'aimais ainsi à revoir, c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées, de sa courte vie. Tout cela, qui n'était pour moi que souvenir, avait été pour elle action, action précipités, comme celle d'une tragédie, vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre « moi » le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un brillant mariage l'avaient attirée ; ma jalousie l'avait retenue ; sa bonté, ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups destinés eux-mêmes à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était évadée pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle que la découverte, à Balbec, qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que cette longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son « action » au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité ! C'est dans le cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle – tant Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi, indépendamment de moi et souvent à mon insu, changé en elle-même – qu'il fallait placer toute cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec ; si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait pas orienté mes désirs vers le normand byzantin ; si une société de palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas répondu à ce que je m'en figurais. Mais, en échange de ce que l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère, mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je souhaitais si puérilement de tenir une grande place, que je souffrirais qu'elle ignorât que je connaissais Mme de Villeparisis. Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée, si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec je ne l'aurais jamais connue. Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et ainsi il me semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où je devais dîner avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était encore temps alors, et c'eût été pour Mlle de Stermaria que se fût exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une femme une telle notion de l'individuel qu'elle nous paraît unique en soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les deux un regard dont on saisissait difficilement la signification. C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui « ne me disaient rien ». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade, c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de circonstances ; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point, comme celui de Gilberte, cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi, mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer Albertine, et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était d'autres que j'aimerais. D'ailleurs, elle eût même pu me paraître, si je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue vers mon lit le jour où j'avais écrit à Mlle de Stermaria n'était plus la même que j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que je n'ai jamais pu connaître. En tous cas, même si celle que j'aimerais un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes, et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre salon. Unique, croyons-nous ? elle est innombrable. Et pourtant elle est compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-même qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de la personne aimée. De là vient que, même si nous ne sommes qu'un entre mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous elle est la seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même, j'avais bien senti que cet amour n'était pas nécessaire, non seulement parce qu'il eût pu se former avec Mlle de Stermaria, mais même sans cela, en le connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine, l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince brisant. Mais peu à peu, à force de vivre avec Albertine, les chaînes que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager ; l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique, la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de sentir, d'aimer, d'imaginer ; j'enviais une pauvre fille de campagne à qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois de rêve après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir. Or je me rendais compte maintenant que si, pour Mme de Guermantes comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable, d'une façon semblable, quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon époque me faisaient profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible d'Albertine, sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul ? Et les filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela comme irréel ? On désire plus la personne qui va se donner ; l'espérance anticipe la possession ; mais le regret aussi est un amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne viendrait pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable – et qui s'était réalisée – que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus grandes angoisses que j'eusse connues, que l'arrivée de Saint-Loup avait apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses sont filles de notre angoisse ; notre passé, et les lésions physiques où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que j'aimasse était, même sans ces amours voisines, inscrit dans l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte, mais créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut possible, mon choix se promenant de l'une à l'autre, et quand je croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me voir à Balbec, si, un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait, c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris après que j'eus appris qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil), ce qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait été dit en effet, et dans les mêmes termes, si j'avais été heureux la veille avec Albertine : « Hélas, si vous étiez venue plus tôt, maintenant j'en aime une autre. » Encore dans ce cas d'Andrée, remplacée par Albertine quand j'avais appris que celle-ci avait connu Mlle Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent, en somme, il n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est l'autre que j'aimerais si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais définitivement, car elle me consolerait – bien qu'inefficacement – de la dureté de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle ne revenait plus. Or il arrivait que, persuadé que l'une ou l'autre au moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge, qui peut venir très tôt, qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un abandon où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute récente et inexpliquée : c'est qu'on aurait besoin pour ne plus souffrir qu'il vous fît dire : « Me recevriez-vous ? » Ma séparation d'avec Albertine, le jour où Françoise m'avait dit : « Mademoiselle Albertine est partie », était comme une allégorie de tant d'autres séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas, où c'est une attente vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants l'intelligence, qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie : « Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si douloureusement ? Tout cela n'est pas la vie réelle. » Et, en effet, à ce moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour faire avorter l'amour. En tous cas, si cette vie avec Albertine n'était pas, dans son essence, nécessaire, elle m'était devenue indispensable. J'avais tremblé quand j'avais aimé Mme de Guermantes parce que je me disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas dit : « J'ai ces goûts » ? J'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le lisant j'avais trouvé cette situation absurde ; j'aurais, moi, me disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions entendus ; à quoi bon ces malheurs inutiles ? Mais je voyais maintenant que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui obéissent pas.

Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir, sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles, crues sans doute mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante, toute confinée dans notre pitoyable insincérité, auprès de ce qu'ils contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs en deçà de la réalité profonde que nous n'apercevions pas, vérité au delà, vérité de nos caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru mentir quand je lui avais dit, à Balbec : « Plus je vous verrai, plus je vous aimerai » (et pourtant c'était cette intimité de tous les instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à elle), « je sens que je pourrais être utile à votre esprit » ; à Paris : « Tâchez d'être prudente. Pensez, s'il vous arrivait un accident je ne m'en consolerais pas », et elle : « Mais il peut m'arriver un accident » ; à Paris, le soir où j'avais fait semblant de vouloir la quitter : « Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous verrai plus, et que ce sera pour jamais. » Et elle, quand ce même soir elle avait regardé autour d'elle : « Dire que je ne verrai plus cette chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le croire, et pourtant c'est vrai. » Dans ses dernières lettres enfin, quand elle avait écrit – probablement en se disant « Je fais du chiqué » : – « Je vous laisse le meilleur de moi-même » (et n'était-ce pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté, sa beauté ?) et : « cet instant, deux fois crépusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit complète », cette phrase écrite la veille du jour où, en effet, son esprit avait été envahi par la nuit complète et où peut-être bien, dans ces dernières lueurs si rapides mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait peut-être bien revu notre dernière promenade, et dans cet instant où tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle, qui lui-même – car toutes les religions se ressemblent – avait la cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et cette apparente aisance de réalisation que quand, projetées dans le vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort ; que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu.

Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir elle m'eût écrit cette lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non seulement plus doux, mais plus beau aussi, que l'événement eût été incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin. En réalité il l'eût eue tout autant s'il eût été autre ; car tout événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et semble conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je me répétais : « Pourquoi ne m'avait-elle pas dit : « J'ai ces goûts » ? J'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je l'embrasserais encore. » Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle m'avait ainsi menti en me jurant, trois jours avant de me quitter, qu'elle n'avait jamais eu avec l'amie de Mlle Vinteuil ces relations qu'au moment où Albertine me le jurait sa rougeur avait confessées. Pauvre petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans son désir d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman inimaginable ? Peut-être, du reste, était-ce un peu ma faute si elle n'avait jamais, malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa dénégation, voulu me dire : « J'ai ces goûts. » C'était peut-être un peu ma faute parce que à Balbec, le jour où après la visite de Mme de Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard, quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste, impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même trajet, mais inutilement : le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle rougi ? Je ne sais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi. Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité, qui s'était refermée sur elle, était redevenue unie, avait effacé jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était plus qu'un nom, comme cette Mme de Charlus dont disaient avec indifférence : « Elle était délicieuse » ceux qui l'avaient connue. Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se rapportaient à sa vie. Peut-être, si elle l'avait su, eût-elle été touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à elle était finie, et elle eût été sensible à des choses qui auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait aussi bien mon oubli qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser qu'elle les sait toutes ? et, si sanglant que soit le sacrifice, ne renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges ?

With the result that these several years imposed upon my memory of Albertine, which made them so painful, the successive colouring, the different modulations not only of their seasons or of their hours, from late afternoons in June to winter evenings, from seas by moonlight to dawn that broke as I was on my way home, from snow in Paris to fallen leaves at Saint-Cloud, but also of each of the particular ideas of Albertine that I successively formed, of the physical aspect in which I pictured her at each of those moments, the degree of frequency with which I had seen her during that season, which itself appeared consequently more or less dispersed or compact, the anxieties which she might have caused me by keeping me waiting, the desire which I had felt at a given moment for her, the hopes formed and then blasted; all of these modified the character of my retrospective sorrow fully as much as the impressions of light or of scents which were associated with it, and completed each of the solar years through which I had lived — years which, simply with their springs, their trees, their breezes, were already so sad because of the indissociable memory of her — complementing each of them with a sort of sentimental year in which the hours were defined not by the sun’s position, but by the strain of waiting for a tryst, in which the length of the days, in which the changes of temperature were determined not by the seasons but by the soaring flight of my hopes, the progress of our intimacy, the gradual transformation of her face, the expeditions on which she had gone, the frequency and style of the letters that she had written me during her absence, her more or less eager anxiety to see me on her return. And lastly if these changes of season, if these different days furnished me each with a fresh Albertine, it was not only by recalling to me similar moments. The reader will remember that always, even before I began to be in love, each day had made me a different person, swayed by other desires because he had other perceptions, a person who, whereas he had dreamed only of cliffs and tempests overnight, if the indiscreet spring dawn had distilled a scent of roses through the gaping portals of his house of sleep, would awake alert to set off for Italy. Even in my love, had not the changing state of my moral atmosphere, the varying pressure of my beliefs, had they not one day diminished the visibility of the love that I was feeling, had they not another day extended it beyond all bounds, one day softened it to a smile, another day condensed it to a storm? We exist only by virtue of what we possess, we possess only what is really present to us, and so many of our memories, our humours, our ideas set out to voyage far away from us, until they are lost to sight! Then we can no longer make them enter into our reckoning of the total which is our personality. But they know of secret paths by which to return to us. And on certain nights, having gone to sleep almost without regretting Albertine any more — we can regret only what we remember — on awakening I found a whole fleet of memories which had come to cruise upon the surface of my clearest consciousness, and seemed marvellously distinct. Then I wept over what I could see so plainly, what overnight had been to me non-existent. In an instant, Albertine’s name, her death, had changed their meaning; her betrayals had suddenly resumed their old importance.

How could she have seemed dead to me when now, in order to think of her, I had at my disposal only those same images one or other of which I used to recall when she was alive, each one being associated with a particular moment? Rapid and bowed above the mystic wheel of her bicycle, tightly strapped upon rainy days in the amazonian corslet of her waterproof which made her breasts protrude, while serpents writhed in her turbaned hair, she scattered terror in the streets of Balbec; on the evenings on which we had taken champagne with us to the woods of Chantepie, her voice provoking, altered, she shewed on her face that pallid warmth colouring only over her cheekbones so that, barely able to make her out in the darkness of the carriage, I drew her face into the moonlight in order to see her better, and which I tried now in vain to recapture, to see again in a darkness that would never end. A little statuette as we drove to the island, a large, calm, coarsely grained face above the pianola, she was thus by turns rain-soaked and swift, provoking and diaphanous, motionless and smiling, an angel of music. So that what would have to be obliterated in me was not one only, but countless Albertines. Each of these was thus attached to a moment, to the date of which I found myself carried back when I saw again that particular Albertine. And the moments of the past do not remain still; they retain in our memory the motion which drew them towards the future, towards a future which has itself become the past, and draw us on in their train. Never had I caressed the waterproofed Albertine of the rainy days, I wanted to ask her to divest herself of that armour, that would be to know with her the love of the tented field, the brotherhood of travel. But this was no longer possible, she was dead. Never either, for fear of corrupting her, had I shewn any sign of comprehension on the evenings when she seemed to be offering me pleasures which, but for my self-restraint, she would not perhaps have sought from others, and which aroused in me now a frantic desire. I should not have found them the same in any other woman, but she who would fain have offered me them I might scour the whole world now without encountering, for Albertine was dead. It seemed that I had to choose between two sets of facts, to decide which was the truth, so far was the fact of Albertine’s death — arising for me from a reality which I had not known; her life in Touraine — a contradiction of all my thoughts of her, my desires, my regrets, my tenderness, my rage, my jealousy. So great a wealth of memories, borrowed from the treasury of her life, such a profusion of sentiments evoking, implicating her life, seemed to make it incredible that Albertine should be dead. Such a profusion of sentiments, for my memory, while preserving my affection, left to it all its variety. It was not Albertine alone that was simply a series of moments, it was also myself. My love for her had not been simple: to a curious interest in the unknown had been added a sensual desire and to a sentiment of an almost conjugal mildness, at one moment indifference, at another a jealous fury. I was not one man only, but the steady advance hour after hour of an army in close formation, in which there appeared, according to the moment, impassioned men, indifferent men, jealous men — jealous men no two of whom were jealous of the same woman. And no doubt it would be from this that one day would come the healing which I should not expect. In a composite mass, these elements may, one by one, without our noticing it, be replaced by others, which others again eliminate or reinforce, until in the end a change has been brought about which it would be impossible to conceive if we were a single person. The complexity of my love, of my person, multiplied, diversified my sufferings. And yet they could always be ranged in the two categories, the option between which had made up the whole life of my love for Albertine, swayed alternately by trust and by a jealous suspicion.

If I had found it difficult to imagine that Albertine, so vitally alive in me (wearing as I did the double harness of the present and the past), was dead, perhaps it was equally paradoxical in me that Albertine, whom I knew to be dead, could still excite my jealousy, and that this suspicion of the misdeeds of which Albertine, stripped now of the flesh that had rejoiced in them, of the heart that had been able to desire them, was no longer capable, nor responsible for them, should excite in me so keen a suffering that I should only have blessed them could I have seen in those misdeeds the pledge of the moral reality of a person materially non-existent, in place of the reflexion, destined itself too to fade, of impressions that she had made on me in the past. A woman who could no longer taste any pleasure with other people ought not any longer to have excited my jealousy, if only my affection had been able to come to the surface. But this was just what was impossible, since it could not find its object, Albertine, save among memories in which she was still alive. Since, merely by thinking of her, I brought her back to life, her infidelities could never be those of a dead woman; the moments at which she had been guilty of them became the present moment, not only for Albertine, but for that one of my various selves who was thinking of her. So that no anachronism could ever separate the indissoluble couple, in which, to each fresh culprit, was immediately mated a jealous lover, pitiable and always contemporaneous. I had, during the last months, kept her shut up in my own house. But in my imagination now, Albertine was free, she was abusing her freedom, was prostituting herself to this friend or to that. Formerly, I used constantly to dream of the uncertain future that was unfolding itself before us, I endeavoured to read its message. And now, what lay before me, like a counterpart of the future — as absorbing as the future because it was equally uncertain, as difficult to decipher, as mysterious, more cruel still because I had not, as with the future, the possibility or the illusion of influencing it, and also because it unrolled itself to the full extent of my own life without my companion’s being present to soothe the anguish that it caused me — was no longer Albertine’s Future, it was her Past. Her Past? That is the wrong word, since for jealousy there can be neither past nor future, and what it imagines is invariably the present.

Atmospheric changes, provoking other changes in the inner man, awaken forgotten variants of himself, upset the somnolent course of habit, restore their old force to certain memories, to certain sufferings. How much the more so with me if this change of weather recalled to me the weather in which Albertine, at Balbec, under the threat of rain, it might be, used to set out, heaven knows why, upon long rides, in the clinging mail-armour of her waterproof. If she had lived, no doubt to-day, in this so similar weather, she would be setting out, in Touraine, upon a corresponding expedition. Since she could do so no longer, I ought not to have been pained by the thought; but, as with amputated cripples, the slightest change in the weather revived my pains in the member that had ceased, now, to belong to me.

All of a sudden it was an impression which I had not felt for a long time — for it had remained dissolved in the fluid and invisible expanse of my memory — that became crystallised. Many years ago, when somebody mentioned her bath-wrap, Albertine had blushed. At that time I was not jealous of her. But since then I had intended to ask her if she could remember that conversation, and why she had blushed. This had worried me all the more because I had been told that the two girls, Léa’s friends, frequented the bathing establishment of the hotel, and, it was said, not merely for the purpose of taking baths. But, for fear of annoying Albertine, or else deciding to await some more opportune moment, I had always refrained from mentioning it to her and in time had ceased to think about it. And all of a sudden, some time after Albertine’s death, I recalled this memory, stamped with the mark, at once irritating and solemn, of riddles left for ever insoluble by the death of the one person who could have interpreted them. Might I not at least try to make certain that Albertine had never done anything wrong in that bathing establishment? By sending some one to Balbec I might perhaps succeed. While she was alive, I should doubtless have been unable to learn anything. But people’s tongues become strangely loosened and they are ready to report a misdeed when they need no longer fear the culprit’s resentment. As the constitution of our imagination, which has remained rudimentary, simplified (not having passed through the countless transformations which improve upon the primitive models of human inventions, barely recognisable, whether it be the barometer, the balloon, the telephone, or anything else, in their ultimate perfection), allows us to see only a very few things at one time, the memory of the bathing establishment occupied the whole field of my inward vision.

Sometimes I came in collision in the dark lanes of sleep with one of those bad dreams, which are not very serious for several reasons, one of these being that the sadness which they engender lasts for barely an hour after we awake, like the weakness that is caused by an artificial soporific. For another reason also, namely that we encounter them but very rarely, no more than once in two or three years. And moreover it remains uncertain whether we have encountered them before, whether they have not rather that aspect of not being seen for the first time which is projected over them by an illusion, a subdivision (for duplication would not be a strong enough term).

Of course, since I entertained doubts as to the life, the death of Albertine, I ought long since to have begun to make inquiries, but the same weariness, the same cowardice which had made me give way to Albertine when she was with me prevented me from undertaking anything since I had ceased to see her. And yet from a weakness that had dragged on for years on end, a flash of energy sometimes emerged. I decided to make this investigation which, after all, was perfectly natural. One would have said that nothing else had occurred in Albertine’s whole life. I asked myself whom I could best send down to make inquiries on the spot, at Balbec. Aimé seemed to me to be a suitable person. Apart from his thorough knowledge of the place, he belonged to that category of plebeian folk who have a keen eye to their own advantage, are loyal to those whom they serve, indifferent to any thought of morality, and of whom — because, if we pay them well, in their obedience to our will, they suppress everything that might in one way or another go against it, shewing themselves as incapable of indiscretion, weakness or dishonesty as they are devoid of scruples — we say: “They are good fellows.” In such we can repose an absolute confidence. When Aimé had gone, I thought how much more to the point it would have been if, instead of sending him down to try to discover something there, I had now been able to question Albertine herself. And at once the thought of this question which I would have liked, which it seemed to me that I was about to put to her, having brought Albertine into my presence — not thanks to an effort of resurrection but as though by one of those chance encounters which, as is the case with photographs that are not posed, with snapshots, always make the person appear more alive — at the same time in which I imagined our conversation, I felt how impossible it was; I had just approached a fresh aspect of the idea that Albertine was dead, Albertine who inspired in me that affection which we have for the absent the sight of whom does not come to correct the embellished image, inspiring also sorrow that this absence must be eternal and that the poor child should be deprived for ever of the joys of life. And immediately, by an abrupt change of mood, from the torments of jealousy I passed to the despair of separation.

What filled my heart now was, in the place of odious suspicions, the affectionate memory of hours of confiding tenderness spent with the sister whom death had really made me lose, since my grief was related not to what Albertine had been to me, but to what my heart, anxious to participate in the most general emotions of love, had gradually persuaded me that she was; then I became aware that the life which had bored me so — so, at least, I thought — had been on the contrary delicious, to the briefest moments spent in talking to her of things that were quite insignificant, I felt now that there was added, amalgamated a pleasure which at the time had not — it is true — been perceived by me, but which was already responsible for making me turn so perseveringly to those moments to the exclusion of any others; the most trivial incidents which I recalled, a movement that she had made in the carriage by my side, or to sit down facing me in my room, dispersed through my spirit an eddy of sweetness and sorrow which little by little overwhelmed it altogether.

This room in which we used to dine had never seemed to me attractive, I had told Albertine that it was attractive merely in order that my mistress might be content to live in it. Now the curtains, the chairs, the books, had ceased to be unimportant. Art is not alone in imparting charm and mystery to the most insignificant things; the same power of bringing them into intimate relation with ourselves is committed also to grief. At the moment I had paid no attention to the dinner which we had eaten together after our return from the Bois, before I went to the Verdurins’, and towards the beauty, the solemn sweetness of which I now turned, my eyes filled with tears. An impression of love is out of proportion to the other impressions of life, but it is not when it is lost in their midst that we can take account of it. It is not from its foot, in the tumult of the street and amid the thronging houses, it is when we are far away, that from the slope of a neighbouring hill, at a distance from which the whole town has disappeared, or appears only as a confused mass upon the ground, we can, in the calm detachment of solitude and dusk, appreciate, unique, persistent and pure, the height of a cathedral. I tried to embrace the image of Albertine through my tears as I thought of all the serious and sensible things that she had said that evening.

One morning I thought that I could see the oblong shape of a hill swathed in mist, that I could taste the warmth of a cup of chocolate, while my heart was horribly wrung by the memory of that afternoon on which Albertine had come to see me and I had kissed her for the first time: the fact was that I had just heard the hiccough of the hot-water pipes, the furnace having just been started. And I flung angrily away an invitation which Françoise brought me from Mme. Verdurin; how the impression that I had felt when I went to dine for the first time at la Raspelière, that death does not strike us all at the same age, overcame me with increased force now that Albertine was dead, so young, while Brichot continued to dine with Mme. Verdurin who was still entertaining and would perhaps continue to entertain for many years to come. At once the name of Brichot recalled to me the end of that evening party when he had accompanied me home, when I had seen from the street the light of Albertine’s lamp. I had already thought of it upon many occasions, but I had not approached this memory from the same angle. Then when I thought of the void which I should now find upon returning home, that I should never again see from the street Albertine’s room, the light in which was extinguished for ever, I realised how, that evening, in parting from Brichot, I had thought that I was bored, that I regretted my inability to stroll about the streets and make love elsewhere, I realised how greatly I had been mistaken, that it was only because the treasure whose reflexions came down to me in the street had seemed to be entirely in my possession that I had failed to calculate its value, which meant that it seemed to me of necessity inferior to pleasures, however slight, of which however, in seeking to imagine them, I enhanced the value. I realised how much that light which had seemed to me to issue from a prison contained for me of fulness, of life and sweetness, all of which was but the realisation of what had for a moment intoxicated me and had then seemed for ever impossible: I began to understand that this life which I had led in Paris in a home which was also her home, was precisely the realisation of that profound peace of which I had dreamed on the night when Albertine had slept under the same roof as myself, at Balbec. The conversation which I had had with Albertine after our return from the Bois before that party at the Verdurins’, I should not have been consoled had it never occurred, that conversation which had to some extent introduced Albertine into my intellectual life and in certain respects had made us one. For no doubt if I returned with melting affection to her intelligence, to her kindness to myself, it was not because they were any greater than those of other persons whom I had known. Had not Mme. de Cambremer said to me at Balbec: “What! You might be spending your days with Elstir, who is a genius, and you spend them with your cousin!” Albertine’s intelligence pleased me because, by association, it revived in me what I called its sweetness as we call the sweetness of a fruit a certain sensation which exists only in our palate. And in fact, when I thought of Albertine’s intelligence, my lips instinctively protruded and tasted a memory of which I preferred that the reality should remain external to me and should consist in the objective superiority of another person. There could be no denying that I had known people whose intelligence was greater. But the infinitude of love, or its egoism, has the result that the people whom we love are those whose intellectual and moral physiognomy is least defined objectively in our eyes, we alter them incessantly to suit our desires and fears, we do not separate them from ourselves: they are only a vast and vague place in which our affections take root. We have not of our own body, into which flow perpetually so many discomforts and pleasures, as clear an outline as we have of a tree or house, or of a passer-by. And where I had gone wrong was perhaps in not making more effort to know Albertine in herself. Just as, from the point of view of her charm, I had long considered only the different positions that she occupied in my memory in the procession of years, and had been surprised to see that she had been spontaneously enriched with modifications which were due merely to the difference of perspective, so I ought to have sought to understand her character as that of an ordinary person, and thus perhaps, finding an explanation of her persistence in keeping her secret from me, might have averted the continuance between us, with that strange desperation, of the conflict which had led to the death of Albertine. And I then felt, with an intense pity for her, shame at having survived her. It seemed to me indeed, in the hours when I suffered least, that I had derived a certain benefit from her death, for a woman is of greater service to our life if she is in it, instead of being an element of happiness, an instrument of sorrow, and there is not a woman in the world the possession of whom is as precious as that of the truths which she reveals to us by causing us to suffer. In these moments, thinking at once of my grandmother’s death and of Albertine’s, it seemed to me that my life was stained with a double murder from which only the cowardice of the world could absolve me. I had dreamed of being understood by Albertine, of not being scorned by her, thinking that it was for the great happiness of being understood, of not being scorned, when so many other people might have served me better. We wish to be understood, because we wish to be loved, and we wish to be loved because we are in love. The understanding of other people is immaterial and their love importunate. My joy at having possessed a little of Albertine’s intelligence and of her heart arose not from their intrinsic worth, but from the fact that this possession was a stage farther towards the complete possession of Albertine, a possession which had been my goal and my chimera, since the day on which I first set eyes on her. When we speak of the ‘kindness’ of a woman, we do no more perhaps than project outside ourselves the pleasure that we feel in seeing her, like children when they say: “My dear little bed, my dear little pillow, my dear little hawthorns.” Which explains incidentally why men never say of a woman who is not unfaithful to them: “She is so kind,” and say it so often of a woman by whom they are betrayed. Mme. de Cambremer was right in thinking that Elstir’s intellectual charm was greater. But we cannot judge in the same way the charm of a person who is, like everyone else, exterior to ourselves, painted upon the horizon of our mind, and that of a person who, in consequence of an error in localisation which has been due to certain accidents but is irreparable, has lodged herself in our own body so effectively that the act of asking ourselves in retrospect whether she did not look at a woman on a particular day in the corridor of a little seaside railway-tram makes us feel the same anguish as would a surgeon probing for a bullet in our heart. A simple crescent of bread, but one which we are eating, gives us more pleasure than all the ortolans, young rabbits and barbavelles that were set before Louis XV and the blade of grass which, a few inches away, quivers before our eye, while we are lying upon the mountain-side, may conceal from us the sheer summit of another peak, if it is several miles away.

Furthermore, our mistake is our failure to value the intelligence, the kindness of a woman whom we love, however slight they may be. Our mistake is our remaining indifferent to the kindness, the intelligence of others. Falsehood begins to cause us the indignation, and kindness the gratitude which they ought always to arouse in us, only if they proceed from a woman with whom we are in love, and bodily desire has the marvellous faculty of restoring its value to intelligence and a solid base to the moral life. Never should I find again that divine thing, a person with whom I might talk freely of everything, in whom I might confide. Confide? But did not other people offer me greater confidence than Albertine? Had I not had with others more unrestricted conversations? The fact is that confidence, conversation, trivial things in themselves, what does it matter whether they are more or less imperfect, if only there enters into them love, which alone is divine. I could see Albertine now, seated at her pianola, rosy beneath her dark hair, I could feel, against my lips which she was trying to part, her tongue, her motherly, inedible, nourishing and holy tongue whose secret flame and dew meant that even when Albertine let it glide over the surface of my throat or stomach, those caresses, superficial but in a sense offered by her inmost flesh, turned outward like a cloth that is turned to shew its lining, assumed even in the most external touches as it were the mysterious delight of a penetration.

All these so pleasant moments which nothing would ever restore to me again, I cannot indeed say that what made me feel the loss of them was despair. To feel despair, we must still be attached to that life which could end only in disaster. I had been in despair at Balbec when I saw the day break and realised that none of the days to come could ever be a happy day for me, I had remained fairly selfish since then, but the self to which I was now attached, the self which constituted those vital reserves that were set in action by the instinct of self-preservation, this self was no longer alive; when I thought of my strength, of my vital force, of the best elements in myself, I thought of a certain treasure which I had possessed (which I had been alone in possessing since other people could not know exactly the sentiment, concealed in myself, which it had inspired in me) and which no one could ever again take from me since I possessed it no longer.

And, to tell the truth, when I had ever possessed it, it had been only because I had liked to think of myself as possessing it. I had not merely committed the imprudence, when I cast my eyes upon Albertine and lodged her in my heart, of making her live within me, nor that other imprudence of combining a domestic affection with sensual pleasure. I had sought also to persuade myself that our relations were love, that we were mutually practising the relations that are called love, because she obediently returned the kisses that I gave her, and, having come in time to believe this, I had lost not merely a woman whom I loved but a woman who loved me, my sister, my child, my tender mistress. And in short, I had received a blessing and a curse which Swann had not known, for after all during the whole of the time in which he had been in love with Odette and had been so jealous of her, he had barely seen her, having found it so difficult, on certain days when she put him off at the last moment, to gain admission to her. But afterwards he had had her to himself, as his wife, and until the day of his death. I, on the contrary, while I was so jealous of Albertine, more fortunate than Swann, had had her with me in my own house. I had realised as a fact the state of which Swann had so often dreamed and which he did not realise materially until it had ceased to interest him. But after all I had not managed to keep Albertine as he had kept Odette. She had fled from me, she was dead. For nothing is ever repeated exactly, and the most analogous lives which, thanks to the kinship of the persons and the similarity of the circumstances, we may select in order to represent them as symmetrical, remain in many respects opposite.

By losing my life I should not have lost very much; I should have lost now only an empty form, the empty frame of a work of art. Indifferent as to what I might in the future put in it, but glad and proud to think of what it had contained, I dwelt upon the memory of those so pleasant hours, and this moral support gave me a feeling of comfort which the approach of death itself would not have disturbed.

How she used to hasten to see me at Balbec when I sent for her, lingering only to sprinkle scent on her hair to please me. These images of Balbec and Paris which I loved to see again were the pages still so recent, and so quickly turned, of her short life. All this which for me was only memory had been for her action, action as precipitate as that of a tragedy towards a sudden death. People develop in one way inside us, but in another way outside us (I had indeed felt this on those evenings when I remarked in Albertine an enrichment of qualities which was due not only to my memory), and these two ways do not fail to react upon each other. Albeit I had, in seeking to know Albertine, then to possess her altogether, obeyed merely the need to reduce by experiment to elements meanly similar to those of our own self the mystery of every other person, I had been unable to do so without exercising an influence in my turn over Albertine’s life. Perhaps my wealth, the prospect of a brilliant marriage had attracted her, my jealousy had kept her, her goodness or her intelligence, or her sense of guilt, or her cunning had made her accept, and had led me on to make harsher and harsher a captivity in chains forged simply by the internal process of my mental toil, which had nevertheless had, upon Albertine’s life, reactions, destined themselves to set, by the natural swing of the pendulum, fresh and ever more painful problems to my psychology, since from my prison she had escaped, to go and kill herself upon a horse which but for me she would not have owned, leaving me, even after she was dead, with suspicions the verification of which, if it was to come, would perhaps be more painful to me than the discovery at Balbec that Albertine had known Mlle. Vinteuil, since Albertine would no longer be present to soothe me. So that the long plaint of the soul which thinks that it is living shut up within itself is a monologue in appearance only, since the echoes of reality alter its course and such a life is like an essay in subjective psychology spontaneously pursued, but furnishing from a distance its ‘action’ to the purely realistic novel of another reality, another existence, the vicissitudes of which come in their turn to inflect the curve and change the direction of the psychological essay. How highly geared had been the mechanism, how rapid had been the evolution of our love, and, notwithstanding the sundry delays, interruptions and hesitations of the start, as in certain of Balzac’s tales or Schumann’s ballads, how sudden the catastrophe! It was in the course of this last year, long as a century to me, so many times had Albertine changed her appearance in my mind between Balbec and her departure from Paris, and also, independently of me and often without my knowledge, changed in herself, that I must place the whole of that happy life of affection which had lasted so short a while, which yet appeared to me with an amplitude, almost an immensity, which now was for ever impossible and yet was indispensable to me. Indispensable without perhaps having been in itself and at the outset a thing that was necessary since I should not have known Albertine had I not read in an archaeological treatise a description of the church at Balbec, had not Swann, by telling me that this church was almost Persian, directed my taste to the Byzantine Norman, had not a financial syndicate, by erecting at Balbec a hygienic and comfortable hotel, made my parents decide to hear my supplication and send me to Balbec. To be sure, in that Balbec so long desired I had not found the Persian church of my dreams, nor the eternal mists. Even the famous train at one twenty-two had not corresponded to my mental picture of it. But in compensation for what our imagination leaves us wanting and we give ourselves so much unnecessary trouble in trying to find, life does give us something which we were very far from imagining. Who would have told me at Combray, when I lay waiting for my mother’s good-night with so heavy a heart, that those anxieties would be healed, and would then break out again one day, not for my mother, but for a girl who would at first be no more, against the horizon of the sea, than a flower upon which my eyes would daily be invited to gaze, but a flower that could think, and in whose mind I should be so childishly anxious to occupy a prominent place, that I should be distressed by her not being aware that I knew Mme. de Villeparisis? Yes, it was the good-night, the kiss of a stranger like this, that, in years to come, was to make me suffer as keenly as I had suffered as a child when my mother was not coming up to my room. Well, this Albertine so necessary, of love for whom my soul was now almost entirely composed, if Swann had not spoken to me of Balbec, I should never have known her. Her life would perhaps have been longer, mine would have been unprovided with what was now making it a martyrdom. And also it seemed to me that, by my entirely selfish affection, I had allowed Albertine to die just as I had murdered my grandmother. Even later on, even after I had already known her at Balbec, I should have been able not to love her as I was to love her in the sequel. When I gave up Gilberte and knew that I would be able one day to love another woman, I scarcely ventured to entertain a doubt whether, considering simply the past, Gilberte was the only woman whom I had been capable of loving. Well, in the case of Albertine I had no longer any doubt at all, I was sure that it need not have been herself that I loved, that it might have been some one else. To prove this, it would have been sufficient that Mlle. de Stermaria, on the evening when I was going to take her to dine on the island in the Bois, should not have put me off. It was still not too late, and it would have been upon Mlle. de Stermaria that I would have trained that activity of the imagination which makes us extract from a woman so special a notion of the individual that she appears to us unique in herself and predestined and necessary for us. At the most, adopting an almost physiological point of view, I could say that I might have been able to feel this same exclusive love for another woman but not for any other woman. For Albertine, plump and dark, did not resemble Gilberte, tall and ruddy, and yet they were fashioned of the same healthy stuff, and over the same sensual cheeks shone a look in the eyes of both which it was difficult to interpret. They were women of a sort that would never attract the attention of men who, for their part, would do the most extravagant things for other women who made no appeal to me. A man has almost always the same way of catching cold, and so forth; that is to say, he requires to bring about the event a certain combination of circumstances; it is natural that when he falls in love he should love a certain class of woman, a class which for that matter is very numerous. The two first glances from Albertine which had set me dreaming were not absolutely different from Gilberte’s first glances. I could almost believe that the obscure personality, the sensuality, the forward, cunning nature of Gilberte had returned to tempt me, incarnate this time in Albertine’s body, a body quite different and yet not without analogies. In Albertine’s case, thanks to a wholly different life shared with me into which had been unable to penetrate — in a block of thoughts among which a painful preoccupation maintained a permanent cohesion — any fissure of distraction and oblivion, her living body had indeed not, like Gilberte’s, ceased one day to be the body in which I found what I subsequently recognised as being to me (what they would not have been to other men) feminine charms. But she was dead. I should, in time, forget her. Who could tell whether then, the same qualities of rich blood, of uneasy brooding would return one day to spread havoc in my life, but incarnate this time in what feminine form I could not foresee. The example of Gilberte would as little have enabled me to form an idea of Albertine and guess that I should fall in love with her, as the memory of Vinteuil’s sonata would have enabled me to imagine his septet. Indeed, what was more, on the first occasions of my meeting Albertine, I might have supposed that it was with other girls that I should fall in love. Besides, she might indeed quite well have appeared to me, had I met her a year earlier, as dull as a grey sky in which dawn has not yet broken. If I had changed in relation to her, she herself had changed also, and the girl who had come and sat Upon my bed on the day of my letter to Mlle. de Stermaria was no longer the same girl that I had known at Balbec, whether by a mere explosion of the woman which occurs at the age of puberty, or because of some incident which I have never been able to discover. In any case if she whom I was one day to love must to a certain extent resemble this other, that is to say if my choice of a woman was not entirely free, this meant nevertheless that, trained in a manner that was perhaps inevitable, it was trained upon something more considerable than a person, upon a type of womankind, and this removed all inevitability from my love for Albertine. The woman whose face we have before our eyes more constantly than light itself, since, even when our eyes are shut, we never cease for an instant to adore her beautiful eyes, her beautiful nose, to arrange opportunities of seeing them again, this unique woman — we know quite well that it would have been another woman that would now be unique to us if we had been in another town than that in which we made her acquaintance, if we had explored other quarters of the town, if we had frequented the house of a different hostess. Unique, we suppose; she is innumerable. And yet she is compact, indestructible in our loving eyes, irreplaceable for a long time to come by any other. The truth is that the woman has only raised to life by a sort of magic spell a thousand elements of affection existing in us already in a fragmentary state, which she has assembled, joined together, bridging every gap between them, it is ourselves who by giving her her features have supplied all the solid matter of the beloved object. Whence it comes about that even if we are only one man among a thousand to her and perhaps the last man of them all, to us she is the only woman, the woman towards whom our whole life tends. It was indeed true that I had been quite well aware that this love was not inevitable since it might have occurred with Mlle. de Stermaria, but even without that from my knowledge of the love itself, when I found it to be too similar to what I had known with other women, and also when I felt it to be vaster than Albertine, enveloping her, unconscious of her, like a tide swirling round a tiny rock. But gradually, by dint of living with Albertine, the chains which I myself had forged I was unable to fling off, the habit of associating Albertine’s person with the sentiment which she had not inspired made me nevertheless believe that ft was peculiar to her, as habit gives to the mere association of ideas between two phenomena, according to a certain school of philosophy, an illusion of the force, the necessity of a law of causation. I had thought that my social relations, my wealth, would dispense me from suffering, and too effectively perhaps since this seemed to dispense me from feeling, loving, imagining; I envied a poor country girl whom her absence of social relations, even by telegraph, allows to ponder for months on end upon a grief which she cannot artificially put to sleep. And now I began to realise that if, in the case of Mme. de Guermantes, endowed with everything that could make the gulf infinite between her and myself, I had seen that gulf suddenly bridged by the opinion that social advantages are nothing more than inert and transmutable matter, so, in a similar albeit converse fashion, my social relations, my wealth, all the material means by which not only my own position but the civilisation of my age enabled me to profit, had done no more than postpone the conclusion of my struggle against the contrary inflexible will of Albertine upon which no pressure had had any effect. True, I had been able to exchange telegrams, telephone messages with Saint-Loup, to remain in constant communication with the office at Tours, but had not the delay in waiting for them proved useless, the result nil? And country girls, without social advantages or relations, or human beings enjoying the perfections of civilisation, do they not suffer less, because all of us desire less, because we regret less what we have always known to be inaccessible, what for that reason has continued to seem unreal? We desire more keenly the person who is about to give herself to us; hope anticipates possession; but regret also is an amplifier of desire. Mme. de Stermaria’s refusal to come and dine with me on the island in the Bois was what had prevented her from becoming the object of my love. This might have sufficed also to make me fall in love with her if afterwards I had seen her again before it was too late. As soon as I had known that she was not coming, entertaining the improbable hypothesis — which had been proved correct — that perhaps she had a jealous lover who prevented her from seeing other men, that I should never see her again, I had suffered so intensely that I would have given anything in the world to see her, and it was one of the keenest anguishes that I had ever felt that Saint-Loup’s arrival had soothed. After we have reached a certain age our loves, our mistresses, are begotten of our anguish; our past, and the physical lesions in which it is recorded, determine our future. In Albertine’s case, the fact that it would not necessarily be she that I must love was, even without the example of those previous loves, inscribed in the history of my love for her, that is to say for herself and her friends. For it was not a single love like my love for Gilberte, but was created by division among a number of girls. That it was on her account and because they appeared to me more or less similar to her that I had amused myself with her friends was quite possible. The fact remains that for a long time hesitation among them all was possible, my choice strayed from one to another, and when I thought that I preferred one, it was enough that another should keep me waiting, should refuse to see me, to make me feel the first premonitions of love for her. Often at that time when Andrée was coming to see me at Balbec, if, shortly before Andrée was expected, Albertine failed to keep an appointment, my heart throbbed without ceasing, I felt that I would never see her again and that it was she whom I loved. And when Andrée came it was in all seriousness that I said to her (as I said it to her in Paris after I had learned that Albertine had known Mlle. Vinteuil) what she supposed me to be saying with a purpose, without sincerity, what I would indeed have said and in the same words had I been enjoying myself the day before with Albertine: “Alas! If you had only come sooner, now I am in love with some one else.” Again, in this case of Andrée, replaced by Albertine after I learned that the latter had known Mlle. Vinteuil, my love had alternated between them, so that after all there had been only one love at a time. But a case had occurred earlier in which I had more or less quarrelled with two of the girls. The one who took the first step towards a reconciliation would restore my peace of mind, it was the other that I would love, if she remained cross with me, which does not mean that it was not with the former that I would form a definite tie, for she would console me — albeit ineffectively — for the harshness of the other, whom I would end by forgetting if she did not return to me again. Now, it so happened that, while I was convinced that one or the other at least would come back to me, for some time neither of them did so. My anguish was therefore twofold, and twofold my love, while I reserved to myself the right to cease to love the one who came back, but until that happened continued to suffer on account of them both. It is the lot of a certain period in life which may come to us quite early that we are made less amorous by a person than by a desertion, in which we end by knowing one thing and one thing only about that person, her face having grown dim, her heart having ceased to exist, our preference of her being quite recent and inexplicable; namely that what we need to make our suffering cease is a message from her: “May I come and see you?” My separation from Albertine on the day when Françoise informed me: “Mademoiselle Albertine has gone” was like an allegory of countless other separations. For very often in order that we may discover that we are in love, perhaps indeed in order that we may fall in love, the day of separation must first have come. In the case when it is an unkept appointment, a written refusal that dictates our choice, our imagination lashed by suffering sets about its work so swiftly, fashions with so frenzied a rapidity a love that had scarcely begun, and had been quite featureless, destined, for months past, to remain a rough sketch, that now and again our intelligence which has not been able to keep pace with our heart, cries out in astonishment: “But you must be mad, what are these strange thoughts that are making you so miserable? That is not real life.” And indeed at that moment, had we not been roused to action by the betrayer, a few healthy distractions that would calm our heart physically would be sufficient to bring our love to an end. In any case if this life with Albertine was not in its essence necessary, it had become indispensable to me. I had trembled when I was in love with Mme. de Guermantes because I used to say to myself that, with her too abundant means of attraction, not only beauty but position, wealth, she would be too much at liberty to give herself to all and sundry, that I should have too little hold over her. Albertine had been penniless, obscure, she must have been anxious to marry me. And yet I had not been able to possess her exclusively. Whatever be our social position, however wise our precautions, when the truth is confessed we have no hold over the life of another person. Why had she not said to me: “I have those tastes,” I would have yielded, would have allowed her to gratify them. In a novel that I had been reading there was a woman whom no objurgation from the man who was in love with her could induce to speak. When I read the book, I had thought this situation absurd; had I been the hero, I assured myself, I would first of all have forced the woman to speak, then we could have come to an understanding; what was the good of all this unnecessary misery? But I saw now that we are not free to abstain from forging the chains of our own misery, and that however well we may know our own will, other people do not obey it.

And yet those painful, those ineluctable truths which dominated us and to which we were blind, the truth of our sentiments, the truth of our destiny, how often without knowing it, without meaning it, we have expressed them in words in which we ourselves doubtless thought that we were lying, but the prophetic value of which has been established by subsequent events. I could recall many words that each of us had uttered without knowing at the time the truth that they contained, which indeed we had said thinking that each was deceiving the other, words the falsehood of which was very slight, quite uninteresting, wholly confined within our pitiable insincerity, compared with what they contained that was unknown to us. Lies, mistakes, falling short of the reality which neither of us perceived, truth extending beyond it, the truth of our natures the essential laws of which escape us and require time before they reveal themselves, the truth of our destinies also. I had supposed that I was lying when I said to her at Balbec: “The more I see you, the more I shall love you” (and yet it was that intimacy at every moment that had, through the channel of jealousy, attached me so strongly to her), “I know that I could be of use to you intellectually”; and in Paris: “Do be careful. Remember that if you met with an accident, it would break my heart.” And she: “But I may meet with an accident”; and I in Paris on the evening when I pretended that I wished to part from her: “Let me look at you once again since presently I shall not be seeing you again, and it will be for ever!” and when, that same evening, she looked round the room: “To think that I shall never see this room again, those books, that pianola, the whole house, I cannot believe it and yet it is true.” In her last letters again, when she wrote — probably saying to herself: “This is the stuff to tell him”—“I leave with you the best part of myself” (and was it not now indeed to the fidelity, to the strength, which too was, alas, frail, of my memory that were entrusted her intelligence, her goodness, her beauty?) and “that twofold twilight (since night was falling and we were about to part) will be effaced from my thoughts only when the darkness is complete,” that phrase written on the eve of the day when her mind had indeed been plunged in complete darkness, and when, it may well have been, in the last glimmer, so brief but stretched out to infinity by the anxiety of the moment, she had indeed perhaps seen again our last drive together and in that instant when everything forsakes us and we create a faith for ourselves, as atheists turn Christian upon the battlefield, she had perhaps summoned to her aid the friend whom she had so often cursed but had so deeply respected, who himself — for all religions are alike — was so cruel as to hope that she had also had time to see herself as she was, to give her last thought to him, to confess her sins at length to him, to die in him. But to what purpose, since even if, at that moment, she had had time to see herself as she was, we had neither of us understood where our happiness lay, what we ought to do, until that happiness, because that happiness was no longer possible, until and because we could no longer realise it. So long as things are possible we postpone them, and they cannot assume that force of attraction, that apparent ease of realisation save when, projected upon the ideal void of the imagination, they are removed from their burdensome, degrading submersion in the vital medium. The thought that we must die is more painful than the act of dying, but less painful than the thought that another person is dead, which, becoming once more a plane surface after having engulfed a person, extends without even an eddy at the point of disappearance, a reality from which that person is excluded, in which there exists no longer any will, any knowledge, and from which it is as difficult to reascend to the thought that the person has lived, as it is difficult, with the still recent memory of her life, to think that she is now comparable with the unsubstantial images, with the memories left us by the characters in a novel which we have been reading.

At any rate I was glad that, before she died, she had written me that letter, and above all had sent me that final message which proved to me that she would have returned had she lived. It seemed to me that it was not merely more soothing, but more beautiful also, that the event would have been incomplete without this note, would not have had so markedly the form of art and destiny. In reality it would have been just as markedly so had it been different; for every event is like a mould of a particular shape, and, whatever it be, it imposes, upon the series of incidents which it has interrupted and seems to have concluded, a pattern which we believe to be the only one possible, because we do not know the other which might have been substituted for it. I repeated to myself: “Why had she not said to me: ‘I have those tastes,’ I would have yielded, would have allowed her to gratify them, at this moment I should be kissing her still.” What a sorrow to have to remind myself that she had lied to me thus when she swore to me, three days before she left me, that she had never had with Mlle. Vinteuil’s friend those relations which at the moment when Albertine swore it her blush had confessed. Poor child, she had at least had the honesty to refuse to swear that the pleasure of seeing Mlle. Vinteuil again had no part in her desire to go that day to the Verdurins’. Why had she not made her admission complete, why had she then invented that inconceivable tale? Perhaps however it was partly my fault that she had never, despite all my entreaties which were powerless against her denial, been willing to say to me: “I have those tastes.” It was perhaps partly my fault because at Balbec, on the day when, after Mme. de Cambremer’s call, I had had my first explanation with Albertine, and when I was so far from imagining that she could have had, in any case, anything more than an unduly passionate friendship with Andrée, I had expressed with undue violence my disgust at that kind of moral lapse, had condemned it in too categorical a fashion. I could not recall whether Albertine had blushed when I had innocently expressed my horror of that sort of thing, I could not recall it, for it is often only long afterwards that we would give anything to know what attitude a person adopted at a moment when we were paying no attention to it, an attitude which, later on, when we think again of our conversation, would elucidate a poignant difficulty. But in our memory there is a blank, there is no trace of it. And very often we have not paid sufficient attention, at the actual moment, to the things which might even then have seemed to us important, we have not properly heard a sentence, have not noticed a gesture, or else we have forgotten them. And when later on, eager to discover a truth, we reascend from deduction to deduction, turning over our memory like a sheaf of written evidence, when we arrive at that sentence, at that gesture, which it is impossible to recall, we begin again a score of times the same process, but in vain: the road goes no farther. Had she blushed? I did not know whether she had blushed, but she could not have failed to hear, and the memory of my speech had brought her to a halt later on when perhaps she had been on the point of making her confession to me. And now she no longer existed anywhere, I might scour the earth from pole to pole without finding Albertine. The reality which had closed over her was once more unbroken, had obliterated every trace of the creature who had sunk into its depths. She was no more now than a name, like that Mme. de Charlus of whom the people who had known her said with indifference: “She was charming.” But I was unable to conceive for more than an instant the existence of this reality of which Albertine had no knowledge, for in myself my mistress existed too vividly, in myself in whom every sentiment, every thought bore some reference to her life. Perhaps if she had known, she would have been touched to see that her lover had not forgotten her, now that her own life was finished, and would have been moved by things which in the past had left her indifferent. But as we would choose to refrain from infidelities, however secret they might be, so fearful are we that she whom we love is not refraining from them, I was alarmed by the thought that if the dead do exist anywhere, my grandmother was as well aware of my oblivion as Albertine of my remembrance. And when all is said, even in the case of a single dead person, can we be sure that the joy which we should feel in learning that she knows certain things would compensate for our alarm at the thought that she knows all; and, however agonising the sacrifice, would we not sometimes abstain from keeping after their death as friends those whom we have loved, from the fear of having them also as judges?

 

Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement, quand on a cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte.

Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je voulais l'embrasser ; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel, par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble, au delà de ce clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet amour pour un être devenu si lointain était comme une religion, mes pensées montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était pas morte ; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort je la retrouvasse avec son corps, comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie ! J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne, des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même physiquement, eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté à ce changement. Mais mon souvenir, n'évoquant d'elle que des moments, demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle avait vécu ; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux limites naturelles et arbitraires de la mémoire, qui ne peut sortir du passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais m'accordant les explications, non pas même qu'elle eût pu me donner mais, par une contradiction dernière, celles qu'elle m'avait toujours refusées pendant sa vie. Et ainsi, sa mort étant une espèce de rêve, mon amour lui semblerait un bonheur inespéré ; je ne retenais de la mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie, qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle allait entrer, une même force de désir, ne s'embarrassant pas plus des lois physiques qui le contrariaient que, la première fois, au sujet de Gilberte – où, en somme, il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le dernier mot – me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval, mais que pour des raisons romanesques (et comme, en somme, il est quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a crus longtemps morts) elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et, maintenant repentante, demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais coexister en moi la certitude qu'elle était morte et l'espoir incessant de la voir entrer.

Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes, il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes pour moi à connaître ; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi, elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle. S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de savoir, en fait de soupçons à l'égard d'Albertine, ce qu'il en était pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais connaître – puisque c'était celles-là dont Saint-Loup m'avait parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi – la jeune fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de Mme Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma « procrastination », comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité m'était un garant que c'était bien en eux, avec un peu de réalité, de la vie véritable et convoitée, que j'entrerais en contact.

Et puis, un seul petit fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits semblables ? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera connaître la vérité sur des milliers de faits analogues ?

Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée, rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'est pour en fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les mœurs d'Albertine.

Mes doutes ! Hélas, j'avais cru qu'il me serait indifférent, même agréable de ne plus voir Albertine, jusqu'à ce que son départ m'eût révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je me disais : « Elle aime peut-être les femmes », comme on se dit : « Je peux mourir ce soir » ; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant, à tort, incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et par conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé, une souffrance inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui forma avec ces images, avec l'image hélas, d'Albertine elle-même, une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé, que je sépare d'une façon toute conventionnelle, ne peut donner aucunement l'idée, puisque chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter.

« MONSIEUR,

» Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides. Je viens de causer enfin avec cette personne qui se rappelle très bien (Mlle A.). » Aimé, qui avait un certain commencement de culture, voulait mettre : « Mlle A. » en italique ou entre guillemets. Mais quand il voulait mettre des guillemets il traçait une parenthèse, et quand il voulait mettre quelque chose entre parenthèses il le mettait entre guillemets. C'est ainsi que Françoise disait que quelqu'un restait dans ma rue pour dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait demeurer deux minutes pour rester, les fautes des gens du peuple consistant seulement très souvent à interchanger – comme a fait d'ailleurs la langue française – des termes qui au cours des siècles ont pris réciproquement la place l'un de l'autre. « D'après elle la chose que supposait Monsieur est absolument certaine. D'abord c'était elle qui soignait (Mlle A.) chaque fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu'elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l'avoir vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis qu'elle connaissait (Mlle A.). Elle et (Mlle A.) s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame en gris donnait au moins dix francs de pourboire à la personne avec qui j'ai causé. Comme m'a dit cette personne, vous pensez bien que si elles n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne m'auraient pas donné dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face-à-main. Mais (Mlle A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu'elle, surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes que (Mlle A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de Balbec et devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte de la cabine ouverte – qu'elle attendait une amie, et la personne avec qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, « ce qui est facile à comprendre après si longtemps ». Du reste, cette personne ne cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que c'était son intérêt car (Mlle A.) lui faisait gagner gros. Elle a été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que Monsieur viendra faire cet été une petite apparition.

» Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur », etc...

Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions de détails, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer, revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du mensonge, du vice et de la mort. Non, pour Albertine, c'était des questions d'essence : En son fond qu'était-elle ? À quoi pensait-elle ? Qu'aimait-elle ? Me mentait-elle ? Ma vie avec elle a-t-elle été aussi lamentable que celle de Swann avec Odette ? Aussi ce qu'atteignait la réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais particulière – et justement à cause de cela – c'était bien Albertine, en moi, les profondeurs.

Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable que je ne le redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard d'Albertine. Sans doute, tout autre que moi eût pu trouver insignifiants ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle conférait l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans une certaine mesure les siens ; c'était déjà une grande souffrance où tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en tourments d'autant plus cruels ; comme si dans cette algèbre de la sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me les cacher – ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou avait peur de me chagriner – ses fautes, parce qu'elle les avait préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et préparant son pourboire.

Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et délibérée d'Albertine avec la femme en gris je lisais le rendez-vous qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un cabinet de douches, qui impliquait une expérience de la corruption, l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la douleur avait réagi sur elles : un fait objectif, tel qu'une image, est différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peuvent être pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en gris. Toutes ces images – échappée sur une vie de mensonges et de fautes telle que je ne l'avais jamais conçue – ma souffrance les avait immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait à Balbec s'en imprégnait affreusement ! Les noms de ces stations, Toutainville, Evreville, Incarville, devenus si familiers, si tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une, s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à bicyclette à la troisième, excitaient en moi une anxiété plus cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un des pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dés que nous avons le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle trompé ? avec qui ? dans quelle maison ? quel jour ? celui où elle m'avait dit telle chose ? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit ceci ou cela ? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à Saint-Martin-le-Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer que je savais ; car cela faisait tomber entre nous la séparation d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du premier : je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où je lui aurais demandé ce que je ne savais pas ; c'est-à-dire la voir près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa conduite. Quoi ? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien ! C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous projetons à ce moment-là ? Et est-il beaucoup plus ridicule, en somme, de regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris ce qu'elle faisait il y a six ans que de désirer que de nous-même, qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle ? S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier, les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable.

Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma mémoire – comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne s'éclairent qu'un à un – je découvris, comme un ouvrier l'objet qui pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse avait racontée à Mme de Villeparisis : « C'est une femme qui doit avoir la maladie du mensonge. » Ce souvenir me fut d'un grand secours. Quelle portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé ? D'autant plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle qu'elle avait « un million à manger par mois », ce qui était de la folie ; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et ainsi je cherchais – et je réussis peu à peu – à me défaire de la douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir, ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir et la peur de souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière renaquit soudain en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle à manger de Balbec le soir, avec, de l'autre côté du vitrage, toute cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans sa conglomération les pêcheurs et les filles du peuple contre les petites bourgeoises jalouses de ce luxe, nouveau à Balbec, ce luxe que sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles il y avait sûrement presque chaque soir Albertine, que je ne connaissais pas encore et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse qui renaissait, je venais d'entendre, comme une condamnation à l'exil, le bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela, quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage mon cœur battait, un instant je me disais : « Si tout de même cela n'était qu'un rêve ! C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va entrer me dire avec plus d'effroi que de colère – car elle est plus superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que ce qu'elle croira peut-être un revenant : – « Monsieur ne devinera jamais qui est là. » J'essayais de ne penser à rien, de prendre un journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson insignifiante l'un disait : « C'est à pleurer » tandis que moi-je l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que sans la fâcheuse politique la vie de Paris serait « tout à fait délicieuse », alors que je savais bien que, même sans politique, cette vie ne pouvait m'être qu'atroce et m'eût semblé délicieuse, même avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur cynégétique disait (on était au mois de mai) : « Cette époque est vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car il n'y a rien, absolument rien à tirer », et le chroniqueur du « Salon » : « Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie... » Si la force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs, en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne vivait plus ; je les laissais retomber sans avoir la force de les déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était là, entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et d'autres domaines plus immatériels, comme une nuit d'insomnie ou l'émoi que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré cela, le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma pensée se rappelait avoir lues excitaient souvent en moi une jalousie cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument valable de l'immoralité des femmes que de me rendre une impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce. Alors je me redemandais s'il était certain que les révélations de la doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû, aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne change-t-elle pas grand-chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié, de si loin que ce fût, à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon argent, tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour, par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être après sa mort si cet être était un artiste et mettait un peu de soi dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de bouture prélevée sur un être, et greffée au cœur d'un autre, continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de Mme Bontemps ; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre, Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras quand celle-ci lui rapportait le linge. « Mais, disait-elle, cette demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose. » J'envoyai à Aimé l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me faire par sa lettre, et cependant je m'efforçais de le guérir en me disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé : « Ai appris les choses les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver. Lettre suit. » Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffit à me faire frémir ; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque personne même la plus humble, a sous sa dépendance ces petits êtres familiers, à la fois vivants et couchés dans une espèce d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que lui seul possède. « D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me dire, elle assurait que Mlle Albertine n'avait jamais fait que lui pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que Mlle Albertine la rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner ; que Mlle Albertine, qui avait l'habitude de se lever de grand matin pour aller se baigner, avait l'habitude de la retrouver au bord de l'eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous voir, et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là. Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher, à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle aimait beaucoup à s'amuser avec ses petites amies, et que voyant Mlle Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles jouaient à se pousser dans l'eau ; là elle ne n'a rien dit de plus, mais, tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi pour vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fit ce qu'elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain. Et elle m'a dit : « Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette demoiselle, elle me disait : (ah ! tu me mets aux anges) et elle était si énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre. » J'ai vu encore la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le plaisir de Mlle Albertine car cette petite-là est vraiment très habile. »

J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine, j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait annoncé qu'elle n'était plus là, et que je m'étais trouvé seul, j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée restait dans mon cœur. Maintenant, à sa place – pour me punir d'avoir poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin – ce que je trouvais c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les tromperies là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant, sur le bord de la Loire, et à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. » Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences. Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière. Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être on cherche à savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait ; alors descendant de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque dans mon corps, dans mon cœur – bien plus que ne m'eût fait souffrir la peur de perdre la vie – de cette curiosité à laquelle collaboraient toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient ; et ainsi c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi fait pénétrer en moi, à une telle profondeur, la réalité du vice d'Albertine me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au clair de lune dans les bois souffre encore des rhumatismes qu'il y a pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots : « Tu me mets aux anges », souffrance qui leur donnait une particularité qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature. Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies : « Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est une aussi », pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine, mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne comme elles, parlant la même langue, ce qui, en la faisant compatriote d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues. Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue. Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit, et j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins, au milieu d'une touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son expression. Dans cette étude, le plaisir, au lieu d'aller vers la face qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien ; mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. » Comme elle était vivante au moment où elle commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me trouvais, il ne me suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la marque de ma jalousie et, tout différent du regret déchirant des moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui dire : « Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la Loire, tu lui disais : « Tu me mets aux anges », j'ai vu la morsure. » Sans doute je me disais : « Pourquoi me tourmenter ? Celle qui a eu du plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle ne se dit rien. » Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière, cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je désirais. Aussi, à ces moments-là, si j'avais pu réussir à l'évoquer en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait l'abbé X., je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter : « Je sais pour la blanchisseuse. Tu lui disais : tu me mets aux anges ; j'ai vu la morsure. » Ce qui vint à mon secours contre cette image de la blanchisseuse, ce fut – certes quand elle eut un peu duré – cette image elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce fractionnement, n'était-il pas, au fond, juste qu'il me calmât ? Car s'il n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la forme successive des heures où elle m'était apparue, forme qui restait celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui n'ont pas toutes la même valeur morale, et que, si l'Albertine vicieuse avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer, avait dit si tristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge avait fini par me communiquer, s'était écriée avec une pitié si sincère : « Oh ! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est entendu, je ne chercherai pas à vous revoir. » Alors je ne fus plus seul ; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir. Pourtant, dans le flux et le reflux de ses contradictions je sentais qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai, involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons d'appeler certaines choses que cela pouvait signifier cela ou non, mais le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué. D'ailleurs, Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait, pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût fait, quoi qu'elle eût voulu, la pauvre petite, il y avait des sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché ses goûts, c'était pour ne pas me faire de chagrin. J'eus la douceur de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais connu une autre ? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports avec un autre être sont : avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule. Cela suffit ; alors, dans les longues heures d'espérance ou de tristesse on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule que nous ne pouvons, quand elle vieillit, ôter son premier visage à une personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant (ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie), je lui pardonnai.

Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée, j'en retrouvais qui avaient semblé perdus : en nouant un foulard derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes ayant appartenu à une morte chérie, que nous rapporte la vieille femme de chambre et qui ont tant de prix pour nous ; mon chagrin s'en trouvait enrichi, et d'autant plus que, ce foulard, je n'y avais jamais repensé.

Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol ; des hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais compte que ce grand amour prolongé pour Albertine était comme l'ombre du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale qu'il reflétait au-delà de la mort. Car je sentais bien que si je pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée ; elle me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût rompu dans mon souvenir la continuité, qui est le principe même de la vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle dans lequel j'étais resté sans penser à elle ? Or mon souvenir devait obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il était comme l'ombre de mon amour.

D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus ; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je l'aimais toujours ; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était, tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine, qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée que je pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et, en revanche, plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle les aurait compris, partagées – et son vice devenait comme une cause d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui ne reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui, lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre ; mon « moi » en quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes qu'apportait à mes yeux un vent froid soufflant, comme à Balbec, sur les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir et la dernière période d'un amour n'était pas plutôt le début d'une maladie de cœur.

Il y a, dans certaines affections, des accidents secondaires que le malade est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée – la complication amenée – par les lettres d'Aimé relativement à l'établissement de douches et à la petite blanchisseuses. Mais un médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste, mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était morte, cette idée qui, les premiers temps, venait battre si furieusement en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée de la mort d'Albertine – non plus le souvenir présent de sa vie – qui faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes songeries, de sorte que, si je les interrompais tout à coup pour réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement, ce n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine, qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se suivent l'un l'autre, le noir tunnel sous lequel ma pensée rêvassait depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité ? Le personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus qu'une faible partie, à demi dépouillée, de moi, et comme une fleur qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une exfoliation. Au reste, ces brèves illuminations ne me faisaient peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine, comme il arrive pour toutes les idées trop constantes, qui ont besoin d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre de 1870, par exemple, disent que l'idée de la guerre avait fini par leur sembler naturelle, non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le blanc momentané se détachât, enfin distincte, la réalité monstrueuse que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre chose qu'elle.

My jealous curiosity as to what Albertine might have done was unbounded. I suborned any number of women from whom I learned nothing. If this curiosity was so keen, it was because people do not die at once for us, they remain bathed in a sort of aura of life in which there is no true immortality but which means that they continue to occupy our thoughts in the same way as when they were alive. It is as though they were travelling abroad. This is a thoroughly pagan survival. Conversely, when we have ceased to love her, the curiosity which the person arouses dies before she herself is dead. Thus I would no longer have taken any step to find out with whom Gilberte had been strolling on a certain evening in the Champs-Elysées. Now I felt that these curiosities were absolutely alike, had no value in themselves, were incapable of lasting, but I continued to sacrifice everything to the cruel satisfaction of this transient curiosity, albeit I knew in advance that my enforced separation from Albertine, by the fact of her death, would lead me to the same indifference as had resulted from my deliberate separation from Gilberte.

If she could have known what was about to happen, she would have stayed with me. But this meant no more than that, once she saw herself dead, she would have preferred, in my company, to remain alive. Simply in view of the contradiction that it implied, such a supposition was absurd. But it was not innocuous, for in imagining how glad Albertine would be, if she could know, if she could retrospectively understand, to come back to me, I saw her before me, I wanted to kiss her; and alas, it was impossible, she would never come back, she was dead. My imagination sought for her in the sky, through the nights on which we had gazed at it when still together; beyond that moonlight which she loved, I tried to raise up to her my affection so that it might be a consolation to her for being no longer alive, and this love for a being so remote was like a religion, my thoughts rose towards her like prayers. Desire is very powerful, it engenders belief; I had believed that Albertine would not leave me because I desired that she might not. Because I desired it, I began to believe that she was not dead; I took to reading books upon table-turning, I began to believe in the possibility of the immortality of the soul. But that did not suffice me. I required that, after my own death, I should find her again in her body, as though eternity were like life. Life, did I say! I was more exacting still. I would have wished not to be deprived for ever by death of the pleasures of which however it is not alone in robbing us. For without her death they would eventually have grown faint, they had begun already to do so by the action of long-established habit, of fresh curiosities. Besides, had she been alive, Albertine, even physically, would gradually have changed, day by day I should have adapted myself to that change. But my memory, calling up only detached moments of her life, asked to see her again as she would already have ceased to be, had she lived; what it required was a miracle which would satisfy the natural and arbitrary limitations of memory which cannot emerge from the past. With the simplicity of the old theologians, I imagined her furnishing me not indeed with the explanations which she might possibly have given me but, by a final contradiction, with those that she had always refused me during her life. And thus, her death being a sort of dream, my love would seem to her an unlooked-for happiness; I saw in death only the convenience and optimism of a solution which simplifies, which arranges everything. Sometimes it was not so far off, it was not in another world that I imagined our reunion. Just as in the past, when I knew Gilberte only from playing with her in the Champs-Elysées, at home in the evening I used to imagine that I was going to receive a letter from her in which she would confess her love for me, that she was coming into the room, so a similar force of desire, no more embarrassed by the laws of nature which ran counter to it than on the former occasion in the case of Gilberte, when after all it had not been mistaken since it had had the last word, made me think now that I was going to receive a message from Albertine, informing me that she had indeed met with an accident while riding, but that for romantic reasons (and as, after all, has sometimes happened with people whom we have long believed to be dead) she had not wished me to hear of her recovery and now, repentant, asked to be allowed to come and live with me for ever. And, making quite clear to myself the nature of certain harmless manias in people who otherwise appear sane, I felt coexisting in myself the certainty that she was dead and the incessant hope that I might see her come into the room,

I had not yet received any news from Aimé, albeit he must by now have reached Balbec. No doubt my inquiry turned upon a secondary point, and one quite arbitrarily selected. If Albertine’s life had been really culpable, it must have contained many other things of far greater importance, which chance had not allowed me to touch, as it had allowed me that conversation about the wrapper, thanks to Albertine’s blushes. It was quite arbitrarily that I had been presented with that particular day, which many years later I was seeking to reconstruct. If Albertine had been a lover of women, there were thousands of other days in her life her employment of which I did not know and about which it might be as interesting for me to learn; I might have sent Aimé to many other places in Balbec, to many other towns than Balbec. But these other days, precisely because I did not know how she had spent them, did not represent themselves to my imagination. They had no existence. Things, people, did not begin to exist for me until they assumed in my imagination an individual existence. If there were thousands of others like them, they became for me representative of all the rest. If I had long felt a desire to know, in the matter of my suspicions with regard to Albertine, what exactly had happened in the baths, it was in the same manner in which, in the matter of my desires for women, and although I knew that there were any number of girls and lady’s-maids who could satisfy them and whom chance might just as easily have led me to hear mentioned, I wished to know — since it was of them that Saint-Loup had spoken to me — the girl who frequented houses of ill fame and Mme. Putbus’s maid. The difficulties which my health, my indecision, my ‘procrastination,’ as M. de Charlus called it, placed in the way of my carrying out any project, had made me put off from day to day, from month to month, from year to year, the elucidation of certain suspicions as also the accomplishment of certain desires. But I kept them in my memory promising myself that I would not forget to learn the truth of them, because they alone obsessed me (since the others had no form in my eyes, did not exist), and also because the very accident that had chosen them out of the surrounding reality gave me a guarantee that it was indeed in them that I should come in contact with a trace of reality, of the true and coveted life.

Besides, from a single fact, if it is certain, can we not, like a scientist making experiments, extract the truth as to all the orders of similar facts? Is not a single little fact, if it is well chosen, sufficient to enable the experimenter to deduce a general law which will make him know the truth as to thousands of analogous facts?

Albertine might indeed exist in my memory only in the state in which she had successively appeared to me in the course of her life, that is to say subdivided according to a series of fractions of time, my mind, reestablishing unity in her, made her a single person, and it was upon this person that I sought to bring a general judgment to bear, to know whether she had lied to me, whether she loved women, whether it was in order to be free to associate with them that she had left me. What the woman in the baths would have to say might perhaps put an end for ever to my doubts as to Albertine’s morals.

My doubts! Alas, I had supposed that it would be immaterial to me, even pleasant, not to see Albertine again, until her departure revealed to me my error. Similarly her death had shewn me how greatly I had been mistaken when I believed that I hoped at times for her death and supposed that it would be my deliverance. So it was that, when I received Aimé‘s letter, I realised that, if I had not until then suffered too painfully from my doubts as to Albertine’s virtue, it was because in reality they were not doubts at all. My happiness, my life required that Albertine should be virtuous, they had laid it down once and for all time that she was. Furnished with this preservative belief, I could without danger allow my mind to play sadly with suppositions to which it gave a form but added no faith. I said to myself, “She is perhaps a woman-lover,” as we say, “I may die to-night”; we say it, but we do not believe it, we make plans for the morrow. This explains why, believing mistakenly that I was uncertain whether Albertine did or did not love women, and believing in consequence that a proof of Albertine’s guilt would not give me anything that I had not already taken into account, I was able to feel before the pictures, insignificant to anyone else, which Aimé‘s letter called up to me, an unexpected anguish, the most painful that I had ever yet felt, and one that formed with those pictures, with the picture, alas! of Albertine herself, a sort of precipitate, as chemists say, in which the whole was invisible and of which the text of Aimé‘s letter, which I isolate in a purely conventional fashion, can give no idea whatsoever, since each of the words that compose it was immediately transformed, coloured for ever by the suffering that it had aroused.

“MONSIEUR,

“Monsieur will kindly forgive me for not having written sooner to Monsieur. The person whom Monsieur instructed me to see had gone away for a few days, and, anxious to justify the confidence which Monsieur had placed in me, I did not wish to return empty-handed. I have just spoken to this person who remembers (Mlle. A.) quite well.” Aimé who possessed certain rudiments of culture meant to italicise Mlle. A. between inverted commas. But when he meant to write inverted commas, he wrote brackets, and when he meant to write something in brackets he put it between inverted commas. Thus it was that Françoise would say that some one stayed in my street meaning that he abode there, and that one could abide for a few minutes, meaning stay, the mistakes of popular speech consisting merely, as often as not, in interchanging — as for that matter the French language has done — terms which in the course of centuries have replaced one another. “According to her the thing that Monsieur supposed is absolutely certain. For one thing, it was she who looked after (Mlle. A.) whenever she came to the baths. (Mlle. A.) came very often to take her bath with a tall woman older than herself, always dressed in grey, whom the bath-woman without knowing her name recognised from having often seen her going after girls. But she took no notice of any of them after she met (Mlle. A.). She and (Mlle. A.) always shut themselves up in the dressing-box, remained there a very long time, and the lady in grey used to give at least 10 francs as a tip to the person to whom I spoke. As this person said to me, you can imagine that if they were just stringing beads, they wouldn’t have given a tip of ten francs. (Mlle. A.) used to come also sometimes with a woman with a very dark skin and long-handled glasses. But (Mlle. A.) came most often with girls younger than herself, especially one with a high complexion. Apart from the lady in grey, the people whom (Mlle. A.) was in the habit of bringing were not from Balbec and must indeed often have come from quite a distance. They never came in together, but (Mlle. A.) would come in, and ask for the door of her box to be left unlocked — as she was expecting a friend, and the person to whom I spoke knew what that meant. This person could not give me any other details, as she does not remember very well, which is easily understood after so long an interval.’ Besides, this person did not try to find out, because she is very discreet and it was to her advantage, for (Mlle. A.) brought her in a lot of money. She was quite sincerely touched to hear that she was dead. It is true that so young it is a great calamity for her and for her friends. I await Monsieur’s orders to know whether I may leave Balbec where I do not think that I can learn anything more. I thank Monsieur again for the little holiday that he has procured me, and which has been very pleasant especially as the weather is as fine as could be. The season promises well for this year. We hope that Monsieur will come and put in a little appearance.

“I can think of nothing else to say that will interest Monsieur.”

To understand how deeply these words penetrated my being, the reader must bear in mind that the questions which I had been asking myself with regard to Albertine were not subordinate, immaterial questions, questions of detail, the only questions as a matter of fact which we ask ourselves about anyone who is not ourselves, whereby we are enabled to proceed, wrapped in an impenetrable thought, through the midst of suffering, falsehood, vice or death. No, in Albertine’s case, they were essential questions: “In her heart of hearts what was she? What were her thoughts? What were her loves? Did she lie to me? Had my life with her been as lamentable as Swann’s life with Odette?” And so the point reached by Aimé‘s reply, even although it was not a general reply — and precisely for that reason — was indeed in Albertine, in myself, the uttermost depths.

At last I saw before my eyes, in that arrival of Albertine at the baths along the narrow lane with the lady in grey, a fragment of that past which seemed to me no less mysterious, no less alarming than I had feared when I imagined it as enclosed in the memory, in the facial expression of Albertine. No doubt anyone but myself might have dismissed as insignificant these details, upon which my inability, now that Albertine was dead, to secure a denial of them from herself, conferred the equivalent of a sort of likelihood. It is indeed probable that for Albertine, even if they had been true, her own misdeeds, if she had admitted them, whether her conscience thought them innocent or reprehensible, whether her sensuality had found them exquisite or distinctly dull, would not have been accompanied by that inexpressible sense of horror from which I was unable to detach them. I myself, with the help of my own love of women, albeit they could not have been the same thing to Albertine, could more or less imagine what she felt. And indeed it was already a first degree of anguish, merely to picture her to myself desiring as I had so often desired, lying to me as I had so often lied to her, preoccupied with one girl or another, putting herself out for her, as I had done for Mlle. de Stermaria and ever so many others, not to mention the peasant girls whom I met on country roads. Yes, all my own desires helped me to understand, to a certain degree, what hers had been; it was by this time an intense anguish in which all my desires, the keener they had been, had changed into torments that were all the more cruel; as though in this algebra of sensibility they reappeared with the same coefficient but with a minus instead of a plus sign. To Albertine, so far as I was capable of judging her by my own standard, her misdeeds, however anxious she might have been to conceal them from me — which made me suppose that she was conscious of her guilt or was afraid of grieving me — her misdeeds because she had planned them to suit her own taste in the clear light of imagination in which desire plays, appeared to her nevertheless as things of the same nature as the rest of life, pleasures for herself which she had not had the courage to deny herself, griefs for me which she had sought to avoid causing me by concealing them, but pleasures and griefs which might be numbered among the other pleasures and griefs of life. But for me, it was from without, without my having been forewarned, without my having been able myself to elaborate them, it was from Aimé‘s letter that there had come to me the visions of Albertine arriving at the baths and preparing her gratuity.

No doubt it was because in that silent and deliberate arrival of Albertine with the woman in grey I read the assignation that they had made, that convention of going to make love in a dressing-box which implied an experience of corruption, the well-concealed organisation of & double life, it was because these images brought me the terrible tidings of Albertine’s guilt that they had immediately caused me a physical grief from which they would never in time to come be detached. But at once my grief had reacted upon them: an objective fact, such as an image, differs according to the internal state in which we approach it. And grief is as potent in altering reality as is drunkenness. Combined with these images, suffering had at once made of them something absolutely different from what might be for anyone else a lady in grey, a gratuity, a bath, the street which had witnessed the deliberate arrival of Albertine with the lady in grey. All these images — escaping from a life of falsehood and misconduct such as I had never conceived — my suffering had immediately altered in their very substance, I did not behold them in the light that illuminates earthly spectacles, they were a fragment of another world, of an unknown and accursed planet, a glimpse of Hell. My Hell was all that Balbec, all those neighbouring villages from which, according to Aimé‘s letter, she frequently collected girls younger than herself whom she took to the baths. That mystery which I had long ago imagined in the country round Balbec and which had been dispelled after I had stayed there, which I had then hoped to grasp again when I knew Albertine because, when I saw her pass me on the beach, when I was mad enough to desire that she might not be virtuous, I thought that she must be its incarnation, how fearfully now everything that related to Balbec was impregnated with it. The names of those stations, Toutainville, Epreville, Parville, grown so familiar, so soothing, when I heard them shouted at night as I returned from the Verdurins’, now that I thought how Albertine had been staying at the last, had gone from there to the second, must often have ridden on her bicycle to the first, they aroused in me an anxiety more cruel than on the first occasion, when I beheld the places with such misgivings, before arriving at a Balbec which I did not yet know. It is one of the faculties of jealousy to reveal to us the extent to which the reality of external facts and the sentiments of the heart are an unknown element which lends itself to endless suppositions. We suppose that we know exactly what things are and what people think, for the simple reason that we do not care about them. But as soon as we feel the desire to know, which the jealous man feels, then it becomes a dizzy kaleidoscope in which we can no longer make out anything. Had Albertine been unfaithful to me? With whom? In what house? Upon what day? The day on which she had said this or that to me? When I remembered that I had in the course of it said this or that? I could not tell. Nor did I know what were her sentiments towards myself, whether they were inspired by financial interest, by affection. And all of a sudden I remembered some trivial incident, for instance that Albertine had wished to go to Saint-Mars le Vêtu, saying that the name interested her, and perhaps simply because she had made the acquaintance of some peasant girl who lived there. But it was nothing that Aimé should have found out all this for me from the woman at the baths, since Albertine must remain eternally unaware that he had informed me, the need to know having always been exceeded, in my love for Albertine, by the need to shew her that I knew; for this abolished between us the partition of different illusions, without having ever had the result of making her love me more, far from it. And now, after she was dead, the second of these needs had been amalgamated with the effect of the first: I tried to picture to myself the conversation in which I would have informed her of what I had learned, as vividly as the conversation in which I would have asked her to tell me what I did not know; that is to say, to see her by my side, to hear her answering me kindly, to see her cheeks become plump again, her eyes shed their malice and assume an air of melancholy; that is to say, to love her still and to forget the fury of my jealousy in the despair of my loneliness. The painful mystery of this impossibility of ever making her know what I had learned and of establishing our relations upon the truth of what I had only just discovered (and would not have been able, perhaps, to discover, but for the fact of her death) substituted its sadness for the more painful mystery of her conduct. What? To have so keenly desired that Albertine should know that I had heard the story of the baths, Albertine who no longer existed! This again was one of the consequences of our utter inability, when we have to consider the matter of death, to picture to ourselves anything but life. Albertine no longer existed. But to me she was the person who had concealed from me that she had assignations with women at Balbec, who imagined that she had succeeded in keeping me in ignorance of them. When we try to consider what happens to us after our own death, is it not still our living self which by mistake we project before us? And is it much more absurd, when all is said, to regret that a woman who no longer exists is unaware that we have learned what she was doing six years ago than to desire that of ourselves, who will be dead, the public shall still speak with approval a century hence? If there is more real foundation in the latter than in the former case, the regrets of my retrospective jealousy proceeded none the less from the same optical error as in other men the desire for posthumous fame. And yet this impression of all the solemn finality that there was in my separation from Albertine, if it had been substituted for a moment for my idea of her misdeeds, only aggravated them by bestowing upon them an irremediable character.

I saw myself astray in life as upon an endless beach where I was alone and, in whatever direction I might turn, would never meet her. Fortunately, I found most appropriately in my memory — as there are always all sorts of things, some noxious, others salutary in that heap from which individual impressions come to light only one by one — I discovered, as a craftsman discovers the material that can serve for what he wishes to make, a speech of my grandmother’s. She had said to me, with reference to an improbable story which the bath-woman had told Mme. de Villeparisis: “She is a woman who must suffer from a disease of mendacity.” This memory was a great comfort to me. What importance could the story have that the woman had told Aimé? Especially as, after all, she had seen nothing. A girl can come and take baths with her friends without having any evil intention. Perhaps for her own glorification the woman had exaggerated the amount of the gratuity. I had indeed heard Françoise maintain once that my aunt Léonie had said in her hearing that she had ‘a million a month to spend,’ which was utter nonsense; another time that she had seen my aunt Léonie give Eulalie four thousand-franc notes, whereas a fifty-franc note folded in four seemed to me scarcely probable. And so I sought — and, in course of time, managed — to rid myself of the painful certainty which I had taken such trouble to acquire, tossed to and fro as I still was between the desire to know and the fear of suffering. Then my affection might revive afresh, but, simultaneously with it, a sorrow at being parted from Albertine, during the course of which I was perhaps even more wretched than in the recent hours when it had been jealousy that tormented me. But my jealousy was suddenly revived, when I thought of Balbec, because of the vision which at once reappeared (and which until then had never made me suffer and indeed appeared one of the most innocuous in my memory) of the dining-room at Balbec in the evening, with, on the other side of the windows, all that populace crowded together in the dusk, as before the luminous glass of an aquarium, producing a contact (of which I had never thought) in their conglomeration, between the fishermen and girls of the lower orders and the young ladies jealous of that splendour new to Balbec, that splendour from which, if not their means, at any rate avarice and tradition debarred their parents, young ladies among whom there had certainly been almost every evening Albertine whom I did not then know and who doubtless used to accost some little girl whom she would meet a few minutes later in the dark, upon the sands, or else in a deserted bathing hut at the foot of the cliff. Then it was my sorrow that revived, I had just heard like a sentence of banishment the sound of the lift which, instead of stopping at my floor, went on higher. And yet the only person from whom I could have hoped for a visit would never come again, she was dead. And in spite of this, when the lift did stop at my floor, my heart throbbed, for an instant I said to myself: “If, after all, it was only a dream! It is perhaps she, she is going to ring the bell, she has come back, Françoise will come in and say with more alarm than anger — for she is even more superstitious than vindictive, and would be less afraid of the living girl than of what she will perhaps take for a ghost —‘Monsieur will never guess who is here.’” I tried not to think of anything, to take up a newspaper. But I found it impossible to read the articles written by men who felt no real grief. Of a trivial song, one of them said: “It moves one to tears,” whereas I myself would have listened to it with joy had Albertine been alive. Another, albeit a great writer, because he had been greeted with cheers when he alighted from a train, said that he had received ‘an unforgettable welcome,’ whereas I, if it had been I who received that welcome, would not have given it even a moment’s thought. And a third assured his readers that, but for its tiresome politics, life in Paris would be ‘altogether delightful’ whereas I knew well that even without politics that life could be nothing but atrocious to me, and would have seemed to me delightful, even with its politics, could I have found Albertine again. The sporting correspondent said (we were in the month of May): “This season of the year is positively painful, let us say rather disastrous, to the true sportsman, for there is nothing, absolutely nothing in the way of game,” and the art critic said of the Salon: “In the face of this method of arranging an exhibition we are overwhelmed by an immense discouragement, by an infinite regret....” If the force of the regret that I was feeling made me regard as untruthful and colourless the expressions of men who had no true happiness or sorrow in their lives, on the other hand the most insignificant lines which could, however, remotely, attach themselves either to Normandy, or to Touraine, or to hydropathic establishments, or to Léa, or to the Princesse de Guermantes, or to love, or to absence, or to infidelity, at once set before my eyes, without my having the time to turn them away from it, the image of Albertine, and my tears started afresh. Besides, in the ordinary course, I could never read these newspapers, for the mere act of opening one of them reminded me at once that I used to open them when Albertine was alive, and that she was alive no longer; I let them drop without having the strength to unfold their pages. Each impression called up an impression that was identical but marred, because there had been cut out of it Albertine’s existence, so that I had never the courage to live to the end these mutilated minutes. Indeed, when, little by little, Albertine ceased to be present in my thoughts and all-powerful over my heart, I was stabbed at once if I had occasion, as in the time when she was there, to go into her room, to grope for the light, to sit down by the pianola. Divided among a number of little household gods, she dwelt for a long time in the flame of the candle, the door-bell, the back of a chair, and other domains more immaterial such as a night of insomnia or the emotion that was caused me by the first visit of a woman who had attracted me. In spite of this the few sentences which I read in the course of a day or which my mind recalled that I had read, often aroused in me a cruel jealousy. To do this, they required not so much to supply me with a valid argument in favour of the immorality of women as to revive an old impression connected with the life of Albertine. Transported then to a forgotten moment, the force of which my habit of thinking of it had not dulled, and in which Albertine was still alive, her misdeeds became more immediate, more painful, more agonising. Then I asked myself whether I could be certain that the bath-woman’s revelations were false. A good way of finding out the truth would be to send Aimé to Touraine, to spend a few days in the neighbourhood of Mme. Bontemps’s villa. If Albertine enjoyed the pleasures which one woman takes with others, if it was in order not to be deprived of them any longer that she had left me, she must, as soon as she was free, have sought to indulge in them and have succeeded, in a district which she knew and to which she would not have chosen to retire had she not expected to find greater facilities there than in my house. No doubt there was nothing extraordinary in the fact that Albertine’s death had so little altered my preoccupations. When our mistress is alive, a great part of the thoughts which form what we call our loves come to us during the hours when she is not by our side. Thus we acquire the habit of having as the object of our meditation an absent person, and one who, even if she remains absent for a few hours only, during those hours is no more than a memory. And so death does not make any great difference. When Aimé returned, I asked him to go down to Châtellerault, and thus not only by my thoughts, my sorrows, the emotion caused me by a name connected, however remotely, with a certain person, but even more by all my actions, by the inquiries that I undertook, by the use that I made of my money, all of which was devoted to the discovery of Albertine’s actions, I may say that throughout this year my life remained filled with love, with a true bond of affection. And she who was its object was a corpse. We say at times that something may survive of a man after his death, if the man was an artist and took a certain amount of pains with his work. It is perhaps in the same way that a sort of cutting taken from one person and grafted on the heart of another continues to carry on its existence, even when the person from whom it had been detached has perished. Aimé established himself in quarters close to Mme. Bontemps’s villa; he made the acquaintance of a maidservant, of a jobmaster from whom Albertine had often hired a carriage by the day. These people had noticed nothing. In a second letter, Aimé informed me that he had learned from a young laundress in the town that Albertine had a peculiar way of gripping her arm when she brought back the clean linen. “But,” she said, “the young lady never did anything more.” I sent Aimé the money that paid for his journey, that paid for the harm which he had done me by his letter, and at the same time I was making an effort to discount it by telling myself that this was a familiarity which gave no proof of any vicious desire when I received a telegram from Aimé: “Have learned most interesting things have abundant proofs letter follows.” On the following day came a letter the envelope of which was enough to make me tremble; I had guessed that it came from Aimé, for everyone, even the humblest of us, has under his control those little familiar spirits at once living and couched in a sort of trance upon the paper, the characters of his handwriting which he alone possesses. “At first the young laundress refused to tell me anything, she assured me that Mlle. Albertine had never done anything more than pinch her arm. But to get her to talk, I took her out to dinner, I made her drink. Then she told me that Mlle. Albertine used often to meet her on the bank of the Loire, when she went to bathe, that Mlle. Albertine who was in the habit of getting up very early to go and bathe was in the habit of meeting her by the water’s edge, at a spot where the trees are so thick that nobody can see you, and besides there is nobody who can see you at that hour in the morning. Then the young laundress brought her friends and they bathed and afterwards, as it was already very hot down here and the sun scorched you even through the trees, they used to lie about on the grass getting dry and playing and caressing each other. The young laundress confessed to me that she loved to amuse herself with her young friends and that seeing Mlle. Albertine was always wriggling against her in her wrapper she made her take it off and used to caress her with her tongue along the throat and arms, even on the soles of her feet which Mlle. Albertine stretched out to her. The laundress undressed too, and they played at pushing each other into the water; after that she told me nothing more, but being entirely at your orders and ready to do anything in the world to please you, I took the young laundress to bed with me. She asked me if I would like her to do to me what she used to do to Mlle. Albertine when she took off her bathing-dress. And she said to me: ‘If you could have seen how she used to quiver, that young lady, she said to me: (oh, it’s just heavenly) and she got so excited that she could not keep from biting me.’ I could still see the marks on the girl’s arms. And I can understand Mlle. Albertine’s pleasure, for the girl is really a very good performer.”

I had indeed suffered at Balbec when Albertine told me of her friendship with Mlle. Vinteuil. But Albertine was there to comfort me. Afterwards when, by my excessive curiosity as to her actions, I had succeeded in making Albertine leave me, when Françoise informed me that she was no longer in the house and I found myself alone, I had suffered more keenly still. But at least the Albertine whom I had loved remained in my heart. Now, in her place — to punish me for having pushed farther a curiosity to which, contrary to what I had supposed, death had not put an end — what I found was a different girl, heaping up lies and deceits one upon another, in the place where the former had so sweetly reassured me by swearing that she had never tasted those pleasures which, in the intoxication of her recaptured liberty, she had gone down to enjoy to the point of swooning, of biting that young laundress whom she used to meet at sunrise on the bank of the Loire, and to whom she used to say: “Oh, it’s just heavenly.” A different Albertine, not only in the sense in which we understand the word different when it is used of other people. If people are different from what we have supposed, as this difference cannot affect us profoundly, as the pendulum of intuition cannot move outward with a greater oscillation than that of its inward movement, it is only in the superficial regions of the people themselves that we place these differences. Formerly, when I learned that a woman loved other women, she did not for that reason seem to me a different woman, of a peculiar essence. But when it is a question of a woman with whom we are in love, in order to rid ourselves of the grief that we feel at the thought that such a thing is possible, we seek to find out not only what she has done, but what she felt while she was doing it, what idea she had in her mind of the thing that she was doing; then descending and advancing farther and farther, by the profundity of our grief we attain to the mystery, to the essence. I was pained internally, in my body, in my heart — far more than I should have been pained by the fear of losing my life — by this curiosity with which all the force of my intellect and of my subconscious self collaborated; and similarly it was into the core of Albertine’s own being that I now projected everything that I learned about her. And the grief that had thus caused to penetrate to so great a depth in my own being the fact of Albertine’s vice, was to render me later on a final service. Like the harm that I had done my grandmother, the harm that Albertine had done me was a last bond between her and myself which outlived memory even, for with the conservation of energy which belongs to everything that is physical, suffering has no need of the lessons of memory. Thus a man who has forgotten the charming night spent by moonlight in the woods, suffers still from the rheumatism which he then contracted. Those tastes which she had denied but which were hers, those tastes the discovery of which had come to me not by a cold process of reasoning but in the burning anguish that I had felt on reading the words: “Oh, it’s just heavenly,” a suffering which gave them a special quality of their own, those tastes were not merely added to the image of Albertine as is added to the hermit-crab the new shell which it drags after it, but, rather, like a salt which comes in contact with another salt, alters its colour, and, what is more, its nature. When the young laundress must have said to her young friends: “Just fancy, I would never have believed it, well, the young lady is one too!” to me it was not merely a vice hitherto unsuspected by them that they added to Albertine’s person, but the discovery that she was another person, a person like themselves, speaking the same language, which, by making her the compatriot of other women, made her even more alien to myself, proved that what I had possessed of her, what I carried in my heart, was only quite a small part of her, and that the rest which was made so extensive by not being merely that thing so mysteriously important, an. individual desire, but being shared with others, she had always concealed from me, she had kept me aloof from it, as a woman might have concealed from me that she was a native of an enemy country and a spy; and would indeed have been acting even more treacherously than a spy, for a spy deceives us only as to her nationality, whereas Albertine had deceived me as to her profoundest humanity, the fact that she did not belong to the ordinary human race, but to an alien race which moves among it, conceals itself among it and never blends with it. I had as it happened seen two paintings by Elstir shewing against a leafy background nude women. In one of them, one of the girls is raising her foot as Albertine must have raised hers when she offered it to the laundress. With her other foot she is pushing into the water the other girl, who gaily resists, her hip bent, her foot barely submerged in the blue water. I remembered now that the raising of the thigh made the same swan’s-neck curve with the angle of the knee that was made by the droop of Albertine’s thigh when she was lying by my side on the bed, and I had often meant to tell her that she reminded me of those paintings. But I had refrained from doing so, in order not to awaken in her mind the image of nude female bodies. Now I saw her, side by side with the laundress and her friends, recomposing the group which I had so admired when I was seated among Albertine’s friends at Balbec. And if I had been an enthusiast sensitive to absolute beauty, I should have recognised that Albertine re-composed it with a thousand times more beauty, now that its elements were the nude statues of goddesses like those which consummate sculptors scattered about the groves of Versailles or plunged in the fountains to be washed and polished by the caresses of their eddies. Now I saw her by the side of the laundress, girls by the water’s edge, in their twofold nudity of marble maidens in the midst of a grove of vegetation and dipping into the water like bas-reliefs of Naiads. Remembering how Albertine looked as she lay upon my bed, I thought I could see her bent hip, I saw it, it was a swan’s neck, it was seeking the lips of the other girl. Then I beheld no longer a leg, but the bold neck of a swan, like that which in a frenzied sketch seeks the lips of a Leda whom we see in all the palpitation peculiar to feminine pleasure, because there is nothing else but a swan, and she seems more alone, just as we discover upon the telephone the inflexions of a voice which we do not distinguish so long as it is not dissociated from a face in which we materialise its expression. In this sketch, the pleasure, instead of going to seek the face which inspires it and which is absent, replaced by a motionless swan, is concentrated in her who feels it. At certain moments the communication was cut between my heart and my memory. What Albertine had done with the laundress was indicated to me now only by almost algebraical abbreviations which no longer meant anything to me; but a hundred times in an hour the interrupted current was restored, and my heart was pitilessly scorched by a fire from hell, while I saw Albertine, raised to life by my jealousy, really alive, stiffen beneath the caresses of the young laundress, to whom she was saying: “Oh, it’s just heavenly.” As she was alive at the moment when she committed her misdeeds, that is to say at the moment at which I myself found myself placed, it was not sufficient to know of the misdeed, I wished her to know that I knew. And so, if at those moments I thought with regret that I should never see her again, this regret bore the stamp of my jealousy, and, very different from the lacerating regret of the moments in which I loved her, was only regret at not being able to say to her: “You thought that I should never know what you did after you left me, well, I know everything, the laundress on the bank of the Loire, you said to her: ‘Oh, it’s just heavenly,’ I have seen the bite.” No doubt I said to myself: “Why torment myself? She who took her pleasure with the laundress no longer exists, and consequently was not a person whose actions retain any importance. She is not telling herself that I know. But no more is she telling herself that I do not know, since she tells herself nothing.” But this line of reasoning convinced me less than the visual image of her pleasure which brought me back to the moment in which she had tasted it. What we feel is the only thing that exists for us, and we project it into the past, into the future, without letting ourselves be stopped by the fictitious barriers of death. If my regret that she was dead was subjected at such moments to the influence of my jealousy and assumed this so peculiar form, that influence extended over my dreams of occultism, of immortality, which were no more than an effort to realise what I desired. And so at those moments if I could have succeeded in evoking her by turning a table as Bergotte had at one time thought possible, or in meeting her in the other life as the Abbé X thought, I would have wished to do so only in order to repeat to her: “I know about the laundress. You said to her: ‘Oh, it’s just heavenly,’ I have seen the bite.” What came to my rescue against this image of the laundress, was — certainly when it had endured for any while — the image itself, because we really know only what is novel, what suddenly introduces into our sensibility a change of tone which strikes us, the things for which habit has not yet substituted its colourless facsimiles. But it was, above all, this subdivision of Albertine in many fragments, in many Albertines, which was her sole mode of existence in me. Moments recurred in which she had merely been good, or intelligent, or serious, or even addicted to nothing but sport. And this subdivision, was it not after all proper that it should soothe me? For if it was not in itself anything real, if it depended upon the successive form of the hours in which it had appeared to me, a form which remained that of my memory as the curve of the projections of my magic lantern depended upon the curve of the coloured slides, did it not represent in its own manner a truth, a thoroughly objective truth too, to wit that each one of us is not a single person, but contains many persons who have not all the same moral value and that if a vicious Albertine had existed, it did not mean that there had not been others, she who enjoyed talking to me about Saint-Simon in her room, she who on the night when I had told her that we must part had said so sadly: “That pianola, this room, to think that I shall never see any of these things again” and, when she saw the emotion which my lie had finally communicated to myself, had exclaimed with a sincere pity: “Oh, no, anything rather than make you unhappy, I promise that I will never try to see you again.” Then I was no longer alone. I felt the wall that separated us vanish. At the moment in which the good Albertine had returned, I had found again the one person from whom I could demand the antidote to the sufferings which Albertine was causing me. True, I still wanted to speak to her about the story of the laundress, but it was no longer by way of a cruel triumph, and to shew her maliciously how much I knew. As I should have done had Albertine been alive, I asked her tenderly whether the tale about the laundress was true. She swore to me that it was not, that Aimé was not truthful and that, wishing to appear to have earned the money which I had given him, he had not liked to return with nothing to shew, and had made the laundress tell him what he wished to hear. No doubt Albertine had been lying to me throughout. And yet in the flux and reflux of her contradictions, I felt that there had been a certain progression due to myself. That she had not indeed made me, at the outset, admissions (perhaps, it is true, involuntary in a phrase that escaped her lips) I would not have sworn. I no longer remembered. And besides she had such odd ways of naming certain things, that they might be interpreted in one sense or the other, but the feeling that she had had of my jealousy had led her afterwards to retract with horror what at first she had complacently admitted. Anyhow, Albertine had no need to tell me this. To be convinced of her innocence it was enough for me to embrace her, and I could do so now that the wall was down which parted us, like that impalpable and resisting wall which after a quarrel rises between two lovers and against which kisses would be shattered. No, she had no need to tell me anything. Whatever she might have done, whatever she might have wished to do, the poor child, there were sentiments in which, over the barrier that divided us, we could be united. If the story was true, and if Albertine had concealed her tastes from me, it was in order not to make me unhappy. I had the pleasure of hearing this Albertine say so. Besides, had I ever known any other? The two chief causes of error in our relations with another person are, having ourselves a good heart, or else being in love with the other person. We fall in love for a smile, a glance, a bare shoulder. That is enough; then, in the long hours of hope or sorrow, we fabricate a person, we compose a character. And when later on we see much of the beloved person, we can no longer, whatever the cruel reality that confronts us, strip off that good character, that nature of a woman who loves us, from the person who bestows that glance, bares that shoulder, than we can when she has grown old eliminate her youthful face from a person whom we have known since her girlhood. I called to mind the noble glance, kind and compassionate, of that Albertine, her plump cheeks, the coarse grain of her throat. It was the image of a dead woman, but, as this dead woman was alive, it was easy for me to do immediately what I should inevitably have done if she had been by my side in her living body (what I should do were I ever to meet her again in another life), I forgave her.

The moments which I had spent with this Albertine were so precious to me that I would not have let any of them escape me. Now, at times, as we recover the remnants of a squandered fortune, I recaptured some of these which I had thought to be lost; as I tied a scarf behind my neck instead of in front, I remembered a drive of which I had never thought again, before which, in order that the cold air might not reach my throat, Albertine had arranged my scarf for me in this way after first kissing me. This simple drive, restored to my memory by so humble a gesture, gave me the same pleasure as the intimate objects once the property of a dead woman who was dear to us which her old servant brings to us and which are so precious to us; my grief found itself enriched by it, all the more so as I had never given another thought to the scarf in question.

And now Albertine, liberated once more, had resumed her flight; men, women followed her. She was alive in me. I became aware that this prolonged adoration of Albertine was like the ghost of the sentiment that I had felt for her, reproduced its various elements and obeyed the same laws as the sentimental reality which it reflected on the farther side of death. For I felt quite sure that if I could place some interval between my thoughts of Albertine, or if, on the other hand, I had allowed too long an interval to elapse, I should cease to love her; a clean cut would have made me unconcerned about her, as I was now about my grandmother. A period of any length spent without thinking of her would have broken in my memory the continuity which is the very principle of life, which however may be resumed after a certain interval of time. Had not this been the case with my love for Albertine when she was alive, a love which had been able to revive after a quite long interval during which I had never given her a thought? Well, my memory must have been obedient to the same laws, have been unable to endure longer intervals, for all that it did was, like an aurora borealis, to reflect after Albertine’s death the sentiment that I had felt for her, it was like the phantom of my love.

At other times my grief assumed so many forms that occasionally I no longer recognised it; I longed to be loved in earnest, decided to seek for a person who would live with me; this seemed to me to be the sign that I no longer loved Albertine, whereas it meant that I loved her still; for the need to be loved in earnest was, just as much as the desire to kiss Albertine’s plump cheeks, merely a part of my regret. It was when I had forgotten her that I might feel it to be wiser, happier to live without love. And so my regret for Albertine, because it was it that aroused in me the need of a sister, made that need insatiable. And in proportion as my regret for Albertine grew fainter, the need of a sister, which was only an unconscious form of that regret, would become less imperious. And yet these two residues of my love did not proceed to shrink at an equal rate. There were hours in which I had made up my mind to marry, so completely had the former been eclipsed, the latter on the contrary retaining its full strength. And then, later on, my jealous memories having died away, suddenly at times a feeling welled up into my heart of affection for Albertine, and then, thinking of my own love affairs with other women, I told myself that she would have understood, would have shared them — and her vice became almost a reason for loving her. At times my jealousy revived in moments when I no longer remembered Albertine, albeit it was of her that I was jealous. I thought that I was jealous of Andrée, of one of whose recent adventures I had just been informed. But Andrée was to me merely a substitute, a bypath, a conduit which brought me indirectly to Albertine. So it is that in our dreams we give a different face, a different name to a person as to whose underlying identity we are not mistaken. When all was said, notwithstanding the flux and reflux which upset in these particular instances the general law, the sentiments that Albertine had left with me were more difficult to extinguish than the memory of their original cause. Not only the sentiments, but the sensations. Different in this respect from Swann who, when he had begun to cease to love Odette, had not even been able to recreate in himself the sensation of his love, I felt myself still reliving a past which was no longer anything more than the history of another person; my ego in a sense cloven in twain, while its upper extremity was already hard and frigid, burned still at its base whenever a spark made the old current pass through it, even after my mind had long ceased to conceive Albertine. And as no image of her accompanied the cruel palpitations, the tears that were brought to my eyes by a cold wind blowing as at Balbec upon the apple trees that were already pink with blossom, I was led to ask myself whether the renewal of my grief was not due to entirely pathological causes and whether what I took to be the revival of a memory and the final period of a state of love was not rather the first stage of heart-disease.

There are in certain affections secondary accidents which the sufferer is too apt to confuse with the malady itself. When they cease, he is surprised to find himself nearer to recovery than he has supposed. Of this sort had been the suffering caused me — the complication brought about — by Aimé‘s letters with regard to the bathing establishment and the young laundress. But a healer of broken hearts, had such a person visited me, would have found that, in other respects, my grief itself was on the way to recovery. No doubt in myself, since I was a man, one of those amphibious creatures who are plunged simultaneously in the past and in the reality of the moment, there still existed a contradiction between the living memory of Albertine and my consciousness of her death. But this contradiction was so to speak the opposite of what it had been before. The idea that Albertine was dead, this idea which at first used to contest so furiously with the idea that she was alive that I was obliged to run away from it as children run away from a breaking wave, this idea of her death, by the very force of its incessant onslaught, had ended by capturing the place in my mind that, a short while ago, was still occupied by the idea of her life. Without my being precisely aware of it, it was now this idea of Albertine’s death — no longer the present memory of her life — that formed the chief subject of my unconscious musings, with the result that if I interrupted them suddenly to reflect upon myself, what surprised me was not, as in earlier days, that Albertine so living in myself could be no longer existent upon the earth, could be dead, but that Albertine, who no longer existed upon the earth, who was dead, should have remained so living in myself. Built up by the contiguity of the memories that followed one another, the black tunnel, in which my thoughts had been straying so long that they had even ceased to be aware of it, was suddenly broken by an interval of sunlight, allowing me to see in the distance a blue and smiling universe in which Albertine was no more than a memory, unimportant and full of charm. Is it this, I asked myself, that is the true Albertine, or is it indeed the person who, in the darkness through which I have so long been rolling, seemed to me the sole reality? The person that I had been so short a time ago, who lived only in the perpetual expectation of the moment when Albertine would come in to bid him good night and to kiss him, a sort of multiplication of myself made this person appear to me as no longer anything more than a feeble part, already half-detached from myself, and like a fading flower I felt the rejuvenating refreshment of an exfoliation. However, these brief illuminations succeeded perhaps only in making me more conscious of my love for Albertine, as happens with every idea that is too constant and has need of opposition to make it affirm itself. People who were alive during the war of 1870, for instance, say that the idea of war ended by seeming to them natural, not because they were not thinking sufficiently of the war, but because they could think of nothing else. And in order to understand how strange and important a fact war is, it was necessary that, some other thing tearing them from their permanent obsession, they should forget for a moment that war was being waged, should find themselves once again as they had been in a state of peace, until all of a sudden upon the momentary blank there stood out at length distinct the monstrous reality which they had long ceased to see, since there had been nothing else visible.

 

Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément, également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur, l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli par la morsure de tel de mes soupçons quand déjà l'image de sa douce présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce que, en quelque année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas anciennes ; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent, c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit, qui peut nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée de la mort d'Albertine fit des progrès en moi, le reflux de la sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je me rends compte maintenant que, pendant cette période-là (sans doute à cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence), j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais toujours de l'idée qu'elle était vivante), avec une idée que j'aurais crue tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en aperçusse, formant peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait à l'idée qu'Albertine était innocente : c'était l'idée qu'elle était coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire en elle ; de même je pris pour point de départ de mes autres idées la certitude – souvent démentie comme l'avait été l'idée contraire – la certitude de sa culpabilité tout en m'imaginant que je doutais encore. Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je me rends compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une souffrance qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine de tout contact, en me forgeant l'illusion qu'elle était innocente, aussi bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison, parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres, tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un serviteur le mettra au courant et après quelques semaines se retire, de même la puissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main forte. C'est parce que cette idée de la culpabilité d'Albertine deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle deviendrait moins douloureuse. Mais, d'autre part, parce qu'elle serait moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et, chaque action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité. Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles, c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier Albertine elle-même.

Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue plus claire par une excitation intellectuelle – telle une lecture – qui renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au contraire mon chagrin qui était soulevé, par exemple par l'angoisse d'un temps orageux qui portait plus haut, plus près de la lumière, quelque souvenir de notre amour.

D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus soucié de Mme de Guermantes, d'Andrée, de Mlle de Stermaria ; il avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or, même maintenant, des préoccupations différentes pouvaient réaliser une séparation – d'avec une morte, cette fois – où elle me devenait plus indifférente. Et même plus tard, quand je l'aimai moins, cela resta pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la douleur. Mais le plus souvent ces occasions – car une maladie, une guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus prévoyante avait supputé – naissaient à mon insu et me causaient des chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la souffrance qu'à leur demander un souvenir.

D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms différents suffisait à ma mémoire – comme à un électricien qui se contente du moindre corps bon conducteur – pour rétablir le contact entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour être le mot de passe, le magique sésame entr'ouvrant la porte d'un passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir, à la lettre on ne le possédait plus ; on avait été diminué de lui, on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté ; certaines phrases, par exemple, où il y avait le nom d'une rue, d'une route où Albertine avait pu se trouver suffisaient pour incarner une jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que, par ces « reprises », ces « da capo » du rêve qui tournent d'un seul coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une mise en scène maladroite mais saisissante, qui, me faisant illusion, mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs, dans l'histoire d'un amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition toutefois de ne pas la revoir ? Car, quoi qu'on dise, nous pouvons avoir parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver ; mais alors je me sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était éteint – impossibilités qui étaient simplement, dans mon rêve, l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur – comme brusquement on voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages, et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur. D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de nouveau me quitter sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir. C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé en Albertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était vivante. Je causais avec elle ; pendant que je parlais ma grand'mère allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton était tombée en miettes, comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et qu'elle avait seulement, la veille, embrassé sur les lèvres Mlle Vinteuil. « Comment ? elle est ici ? – Oui, il est même temps que je vous quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure. » Et comme, depuis qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi comme dans les derniers temps de sa vie, sa visite à Mlle Vinteuil m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se contenterait probablement pas d'embrasser Mlle Vinteuil. Sans doute, à un certain peint de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi, puisque, à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On le dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à l'expliquer. Mais je l'avais déjà formée tant de fois, au cours de ces périodes passagères de folie que sont nos rêves que j'avais fini par me familiariser avec elle ; la mémoire des rêves peut devenir durable s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après, mon rêve fini, je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné en des paroles que je croyais entendre encore. Et, en effet, elles avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'est moi-même qui les avais prononcées.

Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup j'étais effrayé de penser qu'à l'être évoqué par la mémoire, à qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondît plus, que fussent détruites les différentes parties du visage auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois, sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil je sentais que le vent avait tourné en moi ; il soufflait froid et continu d'une autre direction venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines, des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte que j'avais particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient beaucoup, et bien vite repris par le charme du livre, je me mis à souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie ; mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré. « Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant d'importance à ce qu'a pu faire Albertine je ne peux pas conclure que sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à mon gré le visage ! » D'ailleurs, dans ce roman il y avait des jeunes filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours, par exemple, semblait composé différemment, non plus d'images immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même, pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de souffrances et de plaisirs alternés ? Et cela continuait après sa mort, la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait envie d'aller à Saint-Martin-le-Vêtu, et je la revoyais aussi avant avec son polo abaissé sur ses joues ; je retrouvais des possibilités de bonheur vers lesquelles je m'élançais me disant : « Nous aurions pu aller ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières. » Il n'y avait pas une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah ! quelle souffrance s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec, autour du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable, d'une barres fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant successivement à lui de gaies conversations avec ma grand'mère, l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine n'entrerait jamais plus ! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin dans mon passé ? Le fait que cette seule partie restât toujours la même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que, dans le total, c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années avec votre propre vie.

J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture des journaux m'en était odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré, le Secret, m'avait mené au « secret du Roi » du duc de Broglie, le nom de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi-Saint m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot qui paraît l'équivalent de Calvus mons, Chaumont. Mais, par quelque chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui, comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite m'en apportait la raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon.

Sans doute, un fait comme celui des Buttes-Chaumont, qui à l'époque m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire, dans ce cas, de souffrir, que nous avons usée en partie, quand c'est nous au contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la blanchisseuse), toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire, comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels, sans les distinguer, on évite pourtant de se cogner, je m'étais habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé aux Buttes-Chaumont, ou, par exemple, au regard d'Albertine dans la glace du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre vie nous cache à peu près tout l'univers, et, dans une nuit profonde, sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus dangereux ou les plus enivrants de la vie quelque chose d'anodin qui ne procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier jour, avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs. Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous comme, dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes, remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier, alors, pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors, et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et qui nous angoissaient tant alors. Notre « moi » est fait de la superposition de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là ? M'avait-elle trompé ? Avec qui ? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais, ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier auquel les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette nuit-là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois, à Balbec, Françoise était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un. Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur ? Ce goût, quelle importance avait-il pour Albertine ? quelle place tenait-il dans ses préoccupations ? Hélas, en me rappelant mes propres agitations chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait, quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides, je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-même notre douleur. La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir convenir. Et quelle difficulté plus grande quand il s'agit d'une souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec des êtres différents de nous, qui lui donnent des sensations que nous ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins, par leur configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre chose que nous. Ah ! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup ! comme il me semble que j'eusse moins souffert ! Certes nous ignorons la sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité ; je savais bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand, quelque temps après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.

Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si précipitamment revenir de Balbec.

Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive, que je n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée. Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement, mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non seulement sa vie mais, rétrospectivement, un peu de sa réalité, puisque je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui avait pu la remplacer par d'autres.

Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie de Mlle Vinteuil, n'étant pas certain, sur la fin, qu'Andrée ne répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins sans danger. Je parlai à Andrée, non sur un ton interrogatif mais comme si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en souriant. De cet aveu je pouvais tirer de cruelles conséquences ; d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que, par voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle je pouvais penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout autre qu'à moi, qu'elle sentait jaloux. Mais, d'autre part, Andrée ayant été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet et dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs. Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en parlant d'Albertine : « Ah ! oui, elle aimait bien qu'on allât se promener dans la vallée de Chevreuse. » À l'univers vague et inexistant où se passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que celle-ci venait, par une création postérieure et diabolique, d'ajouter une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en plus, il me semblait m'apercevoir que, malgré mes efforts, je gardais l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur, qui ne se presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la victime qui ne lui échappera plus. Je la regardais pourtant, et avec ce qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente : « Je ne vous en avais jamais parlé de peur de vous fâcher, mais, maintenant qu'il nous est doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. D'ailleurs, cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà : Albertine vous adorait. » Je dis à Andrée que c'eût été une grande curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine, pour savoir. « Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de celles que vous dites ait ces goûts. » Me rapprochant malgré moi du monstre qui m'attirait, je répondis : « Comment ! vous n'allez pas me faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui vous fissiez cela ! – Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine. – Voyons, ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins trois ans ; je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement, à propos du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme Verdurin, vous vous souvenez peut-être... » Avant que j'eusse continué ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait pointus comme ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine à employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace ; je fus frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète. C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait à peine qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux, de revenir à Paris. « Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est pas vrai pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé », me dit-elle d'un air interrogateur et méfiant. « Enfin soit, puisque vous ne voulez pas me le dire », répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont. « J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un endroit qui a quelque chose de particulièrement mal ? » Je lui demandai si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui, à une certaine époque, avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara, qu'après une infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour moi. « Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle est dangereuse. Mais vous comprenez que, quand on a lu la lettre que j'ai eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peuvent effacer le souvenir de cela. » En somme, si Andrée ayant ces goûts au point de ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne les avait pas, et n'avait eu avec personne les relations que plus qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans doute, pendant sa vie, demandé de nier.

Les romanciers prétendent souvent, dans une introduction, qu'en voyageant dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de Padoue. Combien nous voudrions, quand nous aimons, c'est-à-dire quand l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un tel narrateur informé ! Et certes il existe. Nous-même, ne racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou telle femme à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissaient rien de ses amours et nous écoutent avec curiosité ? L'homme que j'étais quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de Mme Swann, cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse appris tout ce que j'ignorais. Pourtant, à des étrangers il eût dû sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée ? C'est ainsi que l'on croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul, à l'user, l'ami a appris que, chaque fois qu'il parlait politique au ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que, s'il a eu quelque ennui, ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois à un « ce n'est pas en mon pouvoir » sur lequel l'ami est lui-même sans pouvoir. Je me disais : « Si j'avais pu connaître tels témoins ! » desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire avec Forcheville, même, après ma jalousie passée, connaître la blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent, dans ces quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard, quand mon chagrin s'apaisa, se mua en une curiosité non exempte de charme. Et parmi ces dernières, surtout les filles du peuple, à cause de cette vie si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur. Sans doute, c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir Balbec quand, à Paris, Albertine venait me voir et que je la tenais dans mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à Albertine – comme Albertine avait été elle-même par rapport à Balbec – étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un l'autre en dégradations successives, qui nous permettent de nous passer de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec ou amour d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui, séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës, harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi, par exemple, pour la duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès de moi Albertine ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais d'une grappe de raisin.

Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée, orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le moins naturellement choisi : des brunes de la petite bourgeoisie. Certes, ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien ces deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions nous y livrer ensemble, je me disais : « cette fille lui aurait plu », et par ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église, de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait exclusivement rechercher un certain genre de femmes ; je recommençais, comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de différent d'elles, un sentiment qui ne pourra pas trouver dans le plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même d'Andrée, je ne me disais plus avec rage : « Albertine l'aimait », mais au contraire, pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air attendri : « Albertine l'aimait bien ». Je comprenais maintenant les veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour elles-mêmes qui plus tard, sentant le goût de leur amant s'affaiblir, conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses, parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une tendresse presque pure, jusqu'à ce que le besoin de caresses plus savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt habiter chez moi et me donnât le soir avant de me quitter un baiser familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire – si je n'avais fait l'expérience de la présence insupportable d'une autre – que je regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour, une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, causer comme elle avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave après, possédât plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano ; soit que, plus profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même temps une sœur, ne fût – comme le besoin de femmes du même milieu qu'Albertine – qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé ; ensuite qu'il est spirituel, de sorte que la réalité ne peut lui fournir l'état qu'il cherche ; enfin que, s'appliquant à une personne morte, la renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer, auquel il fait croire, que celle du besoin de l'absente. De sorte que la ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie, la ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que j'avais, sans le savoir, cherché, de ce qui était indispensable pour que renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais, mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle m'avait dit tout au début, quand elle ne se méfiait pas de moi : « Elle est ravissante, cette petite, comme elle a de jolis cheveux ! » Toutes les curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie, quand je ne la connaissais encore que de vue, et, d'autre part, tous mes désirs de la vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec d'autres femmes, peut-être parce que ainsi, elles parties, je serais resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que, la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son goût ! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme. Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette phrase imprudente.

Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris, j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel, et que c'était le fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie, en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait appris que faute d'un être il faut se contenter d'un autre, – et je sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, Mlle de Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine ; et entre la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un a priori métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel, comme jadis pour les passantes, mais un a posteriori constitué par l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme choisie, de la tendresse demandée, avec le bonheur que j'avais connu, ne me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des Mémoires de Saint-Simon, elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait, et qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était morte. Et ainsi mon amour pour Albertine, qui m'avait attiré vers ces femmes, me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret d'Albertine et la persistance de ma jalousie, qui avaient déjà dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes, n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence, isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et d'une des formes qu'il revêt, l'oubli ; l'oubli dont je commençais à sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour les autres, que mon amour était moins un amour pour elle qu'un amour en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère subjectif de mon amour, et, qu'étant un état mental, il pouvait notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien en dehors de soi, il devrait, comme tout état mental, même les plus durables, se trouver un jour hors d'usage, être « remplacé », et que ce jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement, au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des projets qui ont l'ardeur de la pensée ; mais la pensée se fatigue, le souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de Gilberte.

Marcel Proust / Albertine disparue I : Le chagrin et l'oubli

If, again, this withdrawal of my different impressions of Albertine had at least been carried out not in echelon but simultaneously, equally, by a general retirement, along the whole line of my memory, my impressions of her infidelities retiring at the same time as those of her kindness, oblivion would have brought me solace. It was not so. As upon a beach where the tide recedes unevenly, I would be assailed by the rush of one of my suspicions when the image of her tender presence had already withdrawn too far from me to be able to bring me its remedy. As for the infidelities, they had made me suffer, because, however remote the year in which they had occurred, to me they were not remote; but I suffered from them less when they became remote, that is to say when I pictured them to myself less vividly, for the remoteness of a thing is in proportion rather to the visual power of the memory that is looking at it than to the real interval of the intervening days, like the memory of last night’s dream which may seem to us more distant in its vagueness and obliteration than an event which is many years old. But albeit the idea of Albertine’s death made headway in me, the reflux of the sensation that she was alive, if it did not arrest that progress, obstructed it nevertheless and prevented its being regular. And I realise now that during this period (doubtless because of my having forgotten the hours in which she had been cloistered in my house, hours which, by dint of relieving me from any pain at misdeeds which seemed to me almost unimportant because I knew that she was not committing them, had become almost tantamount to so many proofs of her innocence), I underwent the martyrdom of living in the constant company of an idea quite as novel as the idea that Albertine was dead (previously I had always started from the idea that she was alive), with an idea which I should have supposed it to be equally impossible to endure and which, without my noticing it, was gradually forming the basis of my consciousness, was substituting itself for the idea that Albertine was innocent: the idea that she was guilty. When I believed that I was doubting her, I was on the contrary believing in her; similarly I took as the starting point of my other ideas the certainty — often proved false as the contrary idea had been — the certainty of her guilt, while I continued to imagine that I still felt doubts. I must have suffered intensely during this period, but I realise that it was inevitable. We are healed of a suffering only by experiencing it to the full. By protecting Albertine from any contact with the outer world, by forging the illusion that she was innocent, just as later on when I adopted as the basis of my reasoning the thought that she was alive, I was merely postponing the hour of my recovery, because I was postponing the long hours that must elapse as a preliminary to the end of the necessary sufferings. Now with regard to these ideas of Albertine’s guilt, habit, were it to come into play, would do so according to the same laws that I had already experienced in the course of my life. Just as the name Guermantes had lost the significance and the charm of a road bordered with flowers in purple and ruddy clusters and of the window of Gilbert the Bad, Albertine’s presence, that of the blue undulations of the sea, the names of Swann, of the lift-boy, of the Princesse de Guermantes and ever so many others had lost all that they had signified for me — that charm and that significance leaving in me a mere word which they considered important enough to live by itself, as a man who has come to set a subordinate to work gives him his instructions and after a few weeks withdraws — similarly the painful knowledge of Albertine’s guilt would be expelled from me by habit. Moreover, between now and then, as in the course of an attack launched from both flanks at once, in this action by habit two allies would mutually lend a hand. It was because this idea of Albertine’s guilt would become for me an idea more probable, more habitual, that it would become less painful. But on the other hand, because it would be less painful, the objections raised to my certainty of her guilt, which were inspired in my mind only by my desire not to suffer too acutely, would collapse one by one, and as each action precipitates the next, I should pass quickly enough from the certainty of Albertine’s innocence to the certainty of her guilt. It was essential that I should live with the idea of Albertine’s death, with the idea of her misdeeds, in order that these ideas might become habitual, that is to say that I might be able to forget these ideas and in the end to forget Albertine herself.

I had not yet reached this stage. At one time it was my memory made more clear by some intellectual excitement — such as reading a book — which revived my grief, at other times it was on the contrary my grief — when it was aroused, for instance, by the anguish of a spell of stormy weather — which raised higher, brought nearer to the light, some memory of our love.

Moreover these revivals of my love for Albertine might occur after an interval of indifference interspersed with other curiosities, as after the long interval that had dated from her refusal to let me kiss her at Balbec, during which I had thought far more about Mme. de Guermantes, about Andrée, about Mme. de Stermaria; it had revived when I had begun again to see her frequently. But even now various preoccupations were able to bring about a separation — from a dead woman, this time — in which she left me more indifferent. And even later on when I loved her less, this remained nevertheless for me one of those desires of which we soon grow tired, but which resume their hold when we have allowed them to lie quiet for some time. I pursued one living woman, then another, then I returned to my dead. Often it was in the most obscure recesses of myself, when I could no longer form any clear idea of Albertine, that a name came by chance to stimulate painful reactions, which I supposed to be no longer possible, like those dying people whose brain is no longer capable of thought and who are made to contract their muscles by the prick of a needle. And, during long periods, these stimulations occurred to me so rarely that I was driven to seek for myself the occasions of a grief, of a crisis of jealousy, in an attempt to re-attach myself to the past, to remember her better. Since regret for a woman is only a recrudescence of love and remains subject to the same laws, the keenness of my regret was enhanced by the same causes which in Albertine’s lifetime had increased my love for her and in the front rank of which had always appeared jealousy and grief. But as a rule these occasions — for an illness, a war, can always last far longer than the most prophetic wisdom has calculated — took me unawares and caused me such violent shocks that I thought far more of protecting myself against suffering than of appealing to them for a memory.

Moreover a word did not even need to be connected, like ‘Chaumont,’ with some suspicion (even a syllable common to different names was sufficient for my memory — as for an electrician who is prepared to use any substance that is a good conductor — to restore the contact between Albertine and my heart) in order to reawaken that suspicion, to be the password, the triumphant ‘Open, Sesame’ unlocking the door of a past which one had ceased to take into account, because, having seen more than enough of it, strictly speaking one no longer possessed it; one had been shorn of it, had supposed that by this subtraction one’s own personality had changed its form, like a geometrical figure which by the removal of an angle would lose one of its sides; certain phrases for instance in which there occurred the name of a street, of a road, where Albertine might have been, were sufficient to incarnate a potential, non-existent jealousy, in the quest of a body, a dwelling, some material location, some particular realisation. Often it was simply during my sleep that these ‘repetitions,’ these ‘da capo’ of our dreams which turn back in an instant many pages of our memory, many leaves of the calendar, brought me back, made me return to a painful but remote impression which had long since yielded its place to others but which now became present once more. As a rule, it was accompanied by a whole stage-setting, clumsy but appealing, which, giving me the illusion of reality, brought before my eyes, sounded in my ears what thenceforward dated from that night. Besides, in the history of a love-affair and of its struggles against oblivion, do not our dreams occupy an even larger place than our waking state, our dreams which take no account of the infinitesimal divisions of time, suppress transitions, oppose sharp contrasts, undo in an instant the web of consolation so slowly woven during the day, and contrive for us, by night, a meeting with her whom we would eventually have forgotten, provided always that we did not see her again. For whatever anyone may say, we can perfectly well have in a dream the impression that what is happening is real. This could be impossible only for reasons drawn from our experience which at that moment is hidden from us. With the result that this improbable life seems to us true. Sometimes, by a defect in the internal lighting which spoiled the success of the play, the appearance of my memories on the stage giving me the illusion of real life, I really believed that I had arranged to meet Albertine, that I was seeing her again, but then I found myself incapable of advancing to meet her, of uttering the words which I meant to say to her, to rekindle in order to see her the torch that had been quenched, impossibilities which were simply in my dream the immobility, the dumbness, the blindness of the sleeper — as suddenly one sees in the faulty projection of a magic lantern a huge shadow, which ought not to be visible, obliterate the figures on the slide, which is the shadow of the lantern itself, or that of the operator. At other times Albertine appeared in my dream, and proposed to leave me once again, without my being moved by her determination. This was because from my memory there had been able to filter into the darkness of my dream a warning ray of light which, lodged in Albertine, deprived her future actions, the departure of which she informed me, of any importance, this was the knowledge that she was dead. Often this memory that Albertine was dead was combined, without destroying it, with the sensation that she was alive. I conversed with her; while I was speaking, my grandmother came and went at the other end of the room. Part of her chin had crumbled away like a corroded marble, but I found nothing unusual in that. I told Albertine that I had various questions to ask her with regard to the bathing establishment at Balbec and to a certain laundress in Touraine, but I postponed them to another occasion since we had plenty of time and there was no longer any urgency. She assured me that she was not doing anything wrong and that she had merely, the day before, kissed Mlle. Vinteuil on the lips. “What? Is she here?” “Yes, in fact it is time for me to leave you, for I have to go and see her presently.” And since, now that Albertine was dead, I no longer kept her a prisoner in my house as in the last months of her life, her visit to Mlle. Vinteuil disturbed me. I sought to prevent Albertine from seeing her. Albertine told me that she had done no more than kiss her, but she was evidently beginning to lie again as in the days when she used to deny everything. Presently she would not be content, probably, with kissing Mlle. Vinteuil. No doubt from a certain point of view I was wrong to let myself be disturbed like this, since, according to what we are told, the dead can feel, can do nothing. People say so, but this did not explain the fact that my grandmother, who was dead, had continued nevertheless to live for many years, and at that moment was passing to and fro in my room. And no doubt, once I was awake, this idea of a dead woman who continued to live ought to have become as impossible for me to understand as it is to explain. But I had already formed it so many times in the course of those transient periods of insanity which are our dreams, that I had become in time familiar with it; our memory of dreams may become lasting, if they repeat themselves sufficiently often. And long after my dream had ended, I remained tormented by that kiss which Albertine had told me that she had bestowed in words which I thought that I could still hear. And indeed, they must have passed very close to my ear since it was I myself that had uttered them.

All day long, I continued to converse with Albertine, I questioned her, I forgave her, I made up for my forgetfulness of the things which I had always meant to say to her during her life. And all of a sudden I was startled by the thought that to the creature invoked by memory to whom all these remarks were addressed, no reality any longer corresponded, that death had destroyed the various parts of the face to which the continual urge of the will to live, now abolished, had alone given the unity of a person. At other times, without my having dreamed, as soon as I awoke, I felt that the wind had changed in me; it was blowing coldly and steadily from another direction, issuing from the remotest past, bringing back to me the sound of a clock striking far-off hours, of the whistle of departing trains which I did not ordinarily hear. One day I tried to interest myself in a book, a novel by Bergotte, of which I had been especially fond. Its congenial characters appealed to me strongly, and very soon, reconquered by the charm of the book, I began to hope, as for a personal pleasure, that the wicked woman might be punished; my eyes grew moist when the happiness of the young lovers was assured. “But then,” I exclaimed in despair, “from my attaching so much importance to what Albertine may have done, I must conclude that her personality is something real which cannot be destroyed, that I shall find her one day in her own likeness in heaven, if I invoke with so many prayers, await with such impatience, learn with such floods of tears the success of a person who has never existed save in Bergotte’s imagination, whom I have never seen, whose appearance I am at liberty to imagine as I please!” Besides, in this novel, there were seductive girls, amorous correspondences, deserted paths in which lovers meet, this reminded me that one may love clandestinely, it revived my jealousy, as though Albertine had still been able to stroll along deserted paths. And there was also the incident of a man who meets after fifty years a woman whom he loved in her youth, does not recognise her, is bored in her company. And this reminded me that love does not last for ever and crushed me as though I were destined to be parted from Albertine and to meet her again with indifference in my old age. If I caught sight of a map of France, my timorous eyes took care not to come upon Touraine so that I might not be jealous, nor, so that I might not be miserable, upon Normandy where the map marked at least Balbec and Doncières, between which I placed all those roads that we had traversed so many times together. In the midst of other names of towns or villages of France, names which were merely visible or audible, the name of Tours for instance seemed to be differently composed, no longer of immaterial images, but of venomous substances which acted in an immediate fashion upon my heart whose beatings they quickened and made painful. And if this force extended to certain names, which it had made so different from the rest, how when I remained more shut up in myself, when I confined myself to Albertine herself, could I be astonished that, emanating from a girl who was probably just like any other girl, this force which I found irresistible, and to produce which any other woman might have served, had been the result of a confusion and of the bringing in contact of dreams, desires, habits, affections, with the requisite interference of alternate pains and pleasures? And this continued after her death, memory being sufficient to carry on the real life, which is mental. I recalled Albertine alighting from a railway-carriage and telling me that she wanted to go to Saint-Mars le Vêtu, and I saw her again also with her ‘polo’ pulled down over her cheeks, I found once more possibilities of pleasure, towards which I sprang saying to myself: “We might have gone on together to Incarville, to Doncières.” There was no watering-place in the neighbourhood of Balbec in which I did not see her, with the result that that country, like a mythological land which had been preserved, restored to me, living and cruel, the most ancient, the most charming legends, those that had been most obliterated by the sequel of my love. Oh! what anguish were I ever to have to lie down again upon that bed at Balbec around whose brass frame, as around an immovable pivot, a fixed bar, my life had moved, had evolved, bringing successively into its compass gay conversations with my grandmother, the nightmare of her death, Albertine’s soothing caresses, the discovery of her vice, and now a new life in which, looking at the glazed bookcases upon which the sea was reflected, I knew that Albertine would never come into the room again! Was it not, that Balbec hotel, like the sole indoor set of a provincial theatre, in which for years past the most diverse plays have been performed, which has served for a comedy, for one tragedy, for another, for a purely poetical drama, that hotel which already receded quite far into my past? The fact that this part alone remained always the same, with its walls, its bookcases, its glass panes, through the course of fresh epochs in my life, made me more conscious that, in the total, it was the rest, it was myself that had changed, and gave me thus that impression that the mysteries of life, of love, of death, in which children imagine in their optimism that they have no share, are not set apart, but that we perceive with a dolorous pride that they have embodied themselves in the course of years in our own life.

I tried at times to take an interest in the newspapers. But I found the act of reading them repellent, and moreover it was not without danger to myself. The fact is that from each of our ideas, as from a clearing in a forest, so many roads branch in different directions that at the moment when I least expected it I found myself faced by a fresh memory. The title of Fauré‘s melody le Secret had led me to the Duc de Broglie’s Secret du Roi, the name Broglie to that of Chaumont, or else the words ‘Good Friday’ had made me think of Golgotha, Golgotha of the etymology of the word which is, it seems, the equivalent of Calvus Mons, Chaumont. But, whatever the path by which I might have arrived at Chaumont, at that moment I received so violent a shock that I could think only of how to guard myself against pain. Some moments after the shock, my intelligence, which like the sound of thunder travels less rapidly, taught me the reason. Chaumont had made me think of the Buttes-Chaumont to which Mme. Bontemps had told me that Andrée used often to go with Albertine, whereas Albertine had told me that she had never seen the Buttes-Chaumont. After a certain age our memories are so intertwined with one another that the thing of which we are thinking, the book that we are reading are of scarcely any importance. We have put something of ourself everywhere, everything is fertile, everything is dangerous, and we can make discoveries no less precious than in Pascal’s Pensées in an advertisement of soap.

No doubt an incident such as this of the Buttes-Chaumont which at the time had appeared to me futile was in itself far less serious, far less decisive evidence against Albertine than the story of the bath-woman or the laundress. But, for one thing, a memory which comes to us by chance finds in is an intact capacity for imagining, that is to say in this case for suffering, which we have partly exhausted when it is on the contrary ourselves that deliberately applied our mind to recreating a memory. And to these latter memories (those that concerned the bath-woman and the laundress) ever present albeit obscured in my consciousness, like the furniture placed in the semi-darkness of a gallery which, without being able to see them, we avoid as we pass, I had grown accustomed. It was, on the contrary, a long time since I had given a thought to the Buttes-Chaumont, or, to take another instance, to Albertine’s scrutiny of the mirror in the casino at Balbec, or to her unexplained delay on the evening when I had waited so long for her after the Guermantes party, to any of those parts of her life which remained outside my heart and which I would have liked to know in order that they might become assimilated, annexed to it, become joined with the more pleasant memories which formed in it an Albertine internal and genuinely possessed. When I raised a corner of the heavy curtain of habit (the stupefying habit which during the whole course of our life conceals from us almost the whole universe, and in the dead of night, without changing the label, substitutes for the most dangerous or intoxicating poisons of life some kind of anodyne which does not procure any delight), such a memory would come back to me as on the day of the incident itself with that fresh and piercing novelty of a recurring season, of a change in the routine of our hours, which, in the realm of pleasures also, if we get into a carriage on the first fine day in spring, or leave the house at sunrise, makes us observe our own insignificant actions with a lucid exaltation which makes that intense minute worth more than the sum-total of the preceding days. I found myself once more coming away from the party at the Princesse de Guermantes’s and awaiting the coming of Albertine. Days in the past cover up little by little those that preceded them and are themselves buried beneath those that follow them. But each past day has remained deposited in us, as, in a vast library in which there are older books, a volume which, doubtless, nobody will ever ask to see. And yet should this day from the past, traversing the lucidity of the subsequent epochs, rise to the surface and spread itself over us whom it entirely covers, then for a moment the names resume their former meaning, people their former aspect, we ourselves our state of mind at the time, and we feel, with a vague suffering which however is endurable and will not last for long, the problems which have long ago become insoluble and which caused us such anguish at the time. Our ego is composed of the superimposition of our successive states. But this superimposition is not unalterable like the stratification of a mountain. Incessant upheavals raise to the surface ancient deposits. I found myself as I had been after the party at the Princesse de Guermantes’s, awaiting the coming of Albertine. What had she been doing that evening? Had she been unfaithful to me? With whom? Aimé‘s revelations, even if I accepted them, in no way diminished for me the anxious, despairing interest of this unexpected question, as though each different Albertine, each fresh memory, set a special problem of jealousy, to which the solutions of the other problems could not apply. But I would have liked to know not only with what woman she had spent that evening, but what special pleasure the action represented to her, what was occurring in that moment in herself. Sometimes, at Balbec, Françoise had gone to fetch her, had told me that she had found her leaning out of her window, with an uneasy, questing air, as though she were expecting somebody. Supposing that I learned that the girl whom she was awaiting was Andrée, what was the state of mind in which Albertine awaited her, that state of mind concealed behind the uneasy, questing gaze? That tendency, what importance did it have for Albertine? How large a place did it occupy in her thoughts? Alas, when I recalled my own agitation, whenever I had caught sight of a girl who attracted me, sometimes when I had merely heard her mentioned without having seen her, my anxiety to look my best, to enjoy every advantage, my cold sweats, I had only, in order to torture myself, to imagine the same voluptuous emotion in Albertine. And already it was sufficient to torture me, if I said to myself that, compared with this other thing, her serious conversations with me about Stendhal and Victor Hugo must have had very little weight with her, if I felt her heart attracted towards other people, detach itself from mine, incarnate itself elsewhere. But even the importance which this desire must have had for her and the reserve with which she surrounded it could not reveal to me what, qualitatively, it had been, still less how she qualified it when she spoke of it to herself. In bodily suffering, at least we do not have ourselves to choose our pain. The malady decides it and imposes it on us. But in jealousy we have to some extent to make trial of sufferings of every sort and degree, before we arrive at the one which seems appropriate. And what could be more difficult, when it is a question of a suffering such as that of feeling that she whom we loved is finding pleasure with persons different from ourselves who give her sensations which we are not capable of giving her, or who at least by their configuration, their aspect, their ways, represent to her anything but ourselves. Ah! if only Albertine had fallen in love with Saint-Loup! How much less, it seemed to me, I should have suffered! It is true that we are unaware of the peculiar sensibility of each of our fellow-creatures, but as a rule we do not even know that we are unaware of it, for this sensibility of other people leaves us cold. So far as Albertine was concerned, my misery or happiness would have depended upon the nature of this sensibility; I knew well enough that it was unknown to me, and the fact that it was unknown to me was already a grief — the unknown desires and pleasures that Albertine felt, once I was under the illusion that I beheld them, when, some time after Albertine’s death, Andrée came to see me.

For the first time she seemed to me beautiful, I said to myself that her almost woolly hair, her dark, shadowed eyes, were doubtless what Albertine had so dearly loved, the materialisation before my eyes of what she used to take with her in her amorous dreams, of what she beheld with the prophetic eyes of desire on the day when she had so suddenly decided to leave Balbec.

Like a strange, dark flower that was brought to me from beyond the grave, from the innermost being of a person in whom I had been unable to discover it, I seemed to see before me, the unlooked-for exhumation of a priceless relic, the incarnate desire of Albertine which Andrée was to me, as Venus was the desire of Jove. Andrée regretted Albertine, but I felt at once that she did not miss her. Forcibly removed from her friend by death, she seemed to have easily taken her part in a final separation which I would not have dared to ask of her while Albertine was alive, so afraid would I have been of not succeeding in obtaining Andrée’s consent. She seemed on the contrary to accept without difficulty this renunciation, but precisely at the moment when it could no longer be of any advantage to me. Andrée abandoned Albertine to me, but dead, and when she had lost for me not only her life but retrospectively a little of her reality, since I saw that she was not indispensable, unique to Andrée who had been able to replace her with other girls.

While Albertine was alive, I would not have dared to ask Andrée to take me into her confidence as to the nature of their friendship both mutually and with Mlle. Vinteuil’s friend, since I was never absolutely certain that Andrée did not repeat to Albertine everything that I said to her. But now such an inquiry, even if it must prove fruitless, would at least be unattended by danger. I spoke to Andrée not in a questioning tone but as though I had known all the time, perhaps from Albertine, of the fondness that Andrée herself had for women and of her own relations with Mlle. Vinteuil’s friend. She admitted everything without the slightest reluctance, smiling as she spoke. From this avowal, I might derive the most painful consequences; first of all because Andrée, so affectionate and coquettish with many of the young men at Balbec, would never have been suspected by anyone of practices which she made no attempt to deny, so that by analogy, when I discovered this novel Andrée, I might think that Albertine would have confessed them with the same ease to anyone other than myself whom she felt to be jealous. But on the other hand, Andrée having been Albertine’s dearest friend, and the friend for whose sake she had probably returned in haste from Balbec, now that Andrée was proved to have these tastes, the conclusion that was forced upon my mind was that Albertine and Andrée had always indulged them together. Certainly, just as in a stranger’s presence, we do not always dare to examine the gift that he has brought us, the wrapper of which we shall not unfasten until the donor has gone, so long as Andrée was with me I did not retire into myself to examine the grief that she had brought me, which, I could feel, was already causing my bodily servants, my nerves, my heart, a keen disturbance which, out of good breeding, I pretended not to notice, speaking on the contrary with the utmost affability to the girl who was my guest without diverting my gaze to these internal incidents. It was especially painful to me to hear Andrée say, speaking of Albertine: “Oh yes, she always loved going to the Chevreuse valley.” To the vague and non-existent universe in which Albertine’s excursions with Andrée occurred, it seemed to me that the latter had, by a posterior and diabolical creation, added an accursed valley. I felt that Andrée was going to tell me everything that she was in the habit of doing with Albertine, and, while I endeavoured from politeness, from force of habit, from self-esteem, perhaps from gratitude, to appear more and more affectionate, while the space that I had still been able to concede to Albertine’s innocence became smaller and smaller, I seemed to perceive that, despite my efforts, I presented the paralysed aspect of an animal round which a steadily narrowing circle is slowly traced by the hypnotising bird of prey which makes no haste because it is sure of reaching when it chooses the victim that can no longer escape. I gazed at her nevertheless, and, with such liveliness, naturalness and assurance as a person can muster who is trying to make it appear that he is not afraid of being hypnotised by the other’s stare, I said casually to Andrée: “I have never mentioned the subject to you for fear of offending you, but now that we both find a pleasure in talking about her, I may as well tell you that I found out long ago all about the things of that sort that you used to do with Albertine. And I can tell you something that you will be glad to hear although you know it already: Albertine adored you.” I told Andrée that it would be of great interest to me if she would allow me to see her, even if she simply confined herself to caresses which would not embarrass her unduly in my presence, performing such actions with those of Albertine’s friends who shared her tastes, and I mentioned Rosemonde, Berthe, each of Albertine’s friends, in the hope of finding out something. “Apart from the fact that not for anything in the world would I do the things you mention in your presence,” Andrée replied, “I do not believe that any of the girls whom you have named have those tastes.” Drawing closer in spite of myself to the monster that was attracting me, I answered: “What! You are not going to expect me to believe that, of all your band, Albertine was the only one with whom you did that sort of thing!” “But I have never done anything of the sort with Albertine.” “Come now, my dear Andrée, why deny things which I have known for at least three years, I see no harm in them, far from it. Talking of such things, that evening when she was so anxious to go with you the next day to Mme. Verdurin’s, you may remember perhaps....” Before I had completed my sentence, I saw in Andrée’s eyes, which it sharpened to a pin-point like those stones which for that reason jewellers find it difficult to use, a fleeting, worried stare, like the heads of persons privileged to go behind the scenes who draw back the edge of the curtain before the play has begun and at once retire in order not to be seen. This uneasy stare vanished, everything had become quite normal, but I felt that anything which I might see hereafter would have been specially arranged for my benefit. At that moment I caught sight of myself in the mirror; I was struck by a certain resemblance between myself and Andrée. If I had not long since ceased to shave my upper lip and had had but the faintest shadow of a moustache, this resemblance would have been almost complete. It was perhaps when she saw, at Balbec, my moustache which had scarcely begun to grow, that Albertine had suddenly felt that impatient, furious desire to return to Paris. “But I cannot, all the same, say things that are not true, for the simple reason that you see no harm in them. I swear to you that I never did anything with Albertine, and I am convinced that she detested that sort of thing. The people who told you were lying to you, probably with some ulterior motive,” she said with a questioning, defiant air. “Oh, very well then, since you won’t tell me,” I replied. I preferred to appear to be unwilling to furnish a proof which I did not possess. And yet I uttered vaguely and at random the name of the Buttes-Chaumont. “I may have gone to the Buttes-Chaumont with Albertine, but is it a place that has a particularly evil reputation?” I asked her whether she could not mention the subject to Gisèle who had at one time been on intimate terms with Albertine. But Andrée assured me that after the outrageous way in which Gisèle had behaved to her recently, asking a favour of her was the one thing that she must absolutely decline to do for me. “If you see her,” she went on, “do not tell her what I have said to you about her, there is no use in making an enemy of her. She knows what I think of her, but I have always preferred to avoid having violent quarrels with her which only have to be patched up afterwards. And besides, she is a dangerous person. But you can understand that when one has read the letter which I had in my hands a week ago, and in which she lied with such absolute treachery, nothing, not even the noblest actions in the world, can wipe out the memory of such a thing.” In short, if, albeit Andrée had those tastes to such an extent that she made no pretence of concealing them, and Albertine had felt for her that strong affection which she had undoubtedly felt, notwithstanding this Andrée had never had any carnal relations with Albertine and had never been aware that Albertine had those tastes, this meant that Albertine did not have them, and had never enjoyed with anyone those relations which, rather than with anyone else, she would have enjoyed with Andrée. And so when Andrée had left me, I realised that so definite a statement had brought me peace of mind. But perhaps it had been dictated by a sense of the obligation, which Andrée felt that she owed to the dead girl whose memory still survived in her, not to let me believe what Albertine had doubtless, while she was alive, begged her to deny.

Novelists sometimes pretend in an introduction that while travelling in a foreign country they have met somebody who has told them the story of a person’s life. They then withdraw in favour of this casual acquaintance, and the story that he tells them is nothing more or less than their novel. Thus the life of Fabrice del Dongo was related to Stendhal by a Canon of Padua. How gladly would we, when we are in love, that is to say when another person’s existence seems to us mysterious, find some such well-informed narrator! And undoubtedly he exists. Do we not ourselves frequently relate, without any trace of passion, the story of some woman or other, to one of our friends, or to a stranger, who has known nothing of her love-affairs and listens to us with keen interest? The person that I was when I spoke to Bloch of the Duchesse de Guermantes, of Mme. Swann, that person still existed, who could have spoken to me of Albertine, that person exists always... but we never come across him. It seemed to me that, if I had been able to find women who had known her, I should have learned everything of which I was unaware. And yet to strangers it must have seemed that nobody could have known so much of her life as myself. Did I even know her dearest friend, Andrée? Thus it is that we suppose that the friend of a Minister must know the truth about some political affair or cannot be implicated in a scandal. Having tried and failed, the friend has found that whenever he discussed politics with the Minister the latter confined himself to generalisations and told him nothing more than what had already appeared in the newspapers, or that if he was in any trouble, his repeated attempts to secure the Minister’s help have ended invariably in an: “It is not in my power” against which the friend is himself powerless. I said to myself: “If I could have known such and such witnesses!” from whom, if I had known them, I should probably have been unable to extract anything more than from Andrée, herself the custodian of a secret which she refused to surrender. Differing in this respect also from Swann who, when he was no longer jealous, ceased to feel any curiosity as to what Odette might have done with Forcheville, even after my jealousy had subsided, the thought of making the acquaintance of Albertine’s laundress, of the people in her neighbourhood, of reconstructing her life in it, her intrigues, this alone had any charm for me. And as desire always springs from a preliminary sense of value, as had happened to me in the past with Gilberte, with the Duchesse de Guermantes, it was, in the districts in which Albertine had lived in the past, the women of her class that I sought to know, and whose presence alone I could have desired. Even without my being able to learn anything from them, they were the only women towards whom I felt myself attracted, as being those whom Albertine had known or whom she might have known, women of her class or of the classes with which she liked to associate, in a word those women who had in my eyes the distinction of resembling her or of being of the type that had appealed to her. As I recalled thus either Albertine herself, or the type for which she had doubtless felt a preference, these women aroused in me an agonising feeling of jealousy or regret, which afterwards when my grief had been dulled changed into a curiosity not devoid of charm. And among them especially the women of the working class, on account of that life, so different from the life that I knew, which is theirs. No doubt it is only in our mind that we possess things, and we do not possess a picture because it hangs in our dining-room if we are incapable of understanding it, or a landscape because we live in front of it without even glancing at it. But still I had had in the past the illusion of recapturing Balbec, when in Paris Albertine came to see me and I held her in my arms. Similarly I obtained a contact, restricted and furtive as it might be, with Albertine’s life, the atmosphere of workrooms, a conversation across a counter, the spirit of the slums, when I kissed a seamstress. Andrée, these other women, all of them in relation to Albertine — as Albertine herself had been in relation to Balbec — were to be numbered among those substitutes for pleasures, replacing one another, in a gradual degradation, which enable us to dispense with the pleasure to which we can no longer attain, a holiday at Balbec, or the love of Albertine (as the act of going to the Louvre to look at a Titian which was originally in Venice consoles us for not being able to go there), for those pleasures which, separated one from another by indistinguishable gradations, convert our life into a series of concentric, contiguous, harmonic and graduated zones, encircling an initial desire which has set the tone, eliminated everything that does not combine with it and spread the dominant colour (as had, for instance, occurred to me also in the cases of the Duchesse de Guermantes and of Gilberte). Andrée, these women, were to the desire, for the gratification of which I knew that it was hopeless, now, to pray, to have Albertine by my side, what one evening, before I knew Albertine save by sight, had been the many-faceted and refreshing lustre of a bunch of grapes.

Associated now with the memory of my love, Albertine’s physical and social attributes, in spite of which I had loved her, attracted my desire on the contrary towards what at one time it would least readily have chosen: dark girls of the lower middle class. Indeed what was beginning to a certain extent to revive in me was that immense desire which my love for Albertine had not been able to assuage, that immense desire to know life which I used to feel on the roads round Balbec, in the streets of Paris, that desire which had caused me so much suffering when, supposing it to exist in Albertine’s heart also, I had sought to deprive her of the means of satisfying it with anyone but myself. Now that I was able to endure the thought of her desire, as that thought was at once aroused by my own desire, these two immense appetites coincided, I would have liked us to be able to indulge them together, I said to myself: “That girl would have appealed to her,” and led by this sudden digression to think of her and of her death, I felt too unhappy to be able to pursue my own desire any further. As, long ago, the Méséglise and Guermantes ways had established the conditions of my liking for the country and had prevented me from finding any real charm in a village where there was no old church, nor cornflowers, nor buttercups, so it was by attaching them in myself to a past full of charm that my love for Albertine made me seek out exclusively a certain type of woman; I began again, as before I was in love with her, to feel the need of things in harmony with her which would be interchangeable with a memory that had become gradually less exclusive. I could not have found any pleasure now in the company of a golden-haired and haughty duchess, because she would not have aroused in me any of the emotions that sprang from Albertine, from my desire for her, from the jealousy that I had felt of her love-affairs, from my sufferings, from her death. For our sensations, in order to be strong, need to release in us something different from themselves, a sentiment, which will not find any satisfaction, in pleasure, but which adds itself to desire, enlarges it, makes it cling desperately to pleasure. In proportion as the love that Albertine had felt for certain women ceased to cause me pain, it attached those women to my past, gave them something that was more real, as to buttercups, to hawthorn-blossom the memory of Combray gave a greater reality than to unfamiliar flowers. Even of Andrée, I no longer said to myself with rage: “Albertine loved her,” but on the contrary, so as to explain my desire to myself, in a tone of affection: “Albertine loved her dearly.” I could now understand the widowers whom we suppose to have found consolation and who prove on the contrary that they are inconsolable because they marry their deceased wife’s sister. Thus the decline of my love seemed to make fresh loves possible for me, and Albertine like those women long loved for themselves who, later, feeling their lover’s desire grow feeble, maintain their power by confining themselves to the office of panders, provided me, as the Pompadour provided Louis XV, with fresh damsels. Even in the past, my time had been divided into periods in which I desired this woman or that. When the violent pleasures afforded by one had grown dull, I longed for the other who would give me an almost pure affection until the need of more sophisticated caresses brought back my desire for the first. Now these alternations had come to an end, or at least one of the periods was being indefinitely prolonged. What I would have liked was that the newcomer should take up her abode in my house, and should give me at night, before leaving me, a friendly, sisterly kiss. In order that I might have believed — had I not had experience of the intolerable presence of another person — that I regretted a kiss more than a certain pair of lips, a pleasure more than a love, a habit more than a person, I would have liked also that the newcomers should be able to play Vinteuil’s music to me like Albertine, to talk to me as she had talked about Elstir. AH this was impossible. Their love would not be equivalent to hers, I thought, whether because a love to which were annexed all those episodes, visits to picture galleries, evenings spent at concerts, the whole of a complicated existence which allows correspondences, conversations, a flirtation preliminary to the more intimate relations, a serious friendship afterwards, possesses more resources than love for a woman who can only offer herself, as an orchestra possesses more resources than a piano, or because, more profoundly, my need of the same sort of affection that Albertine used to give me, the affection of a girl of a certain culture who would at the same time be a sister to me, was — like my need of women of the same class as Albertine — merely a recrudescence of my memory of Albertine, of my memory of my love for her. And once again, I discovered, first of all that memory has no power of invention, that it is powerless to desire anything else, even anything better than what we have already possessed, secondly that it is spiritual in the sense that reality cannot furnish it with the state which it seeks, lastly that, when applied to a person who is dead, the resurrection that it incarnates is not so much that of the need to love in which it makes us believe as that of the need of the absent person. So that the resemblance to Albertine of the woman whom I had chosen, the resemblance of her affection even, if I succeeded in winning it, to Albertine’s, made me all the more conscious of the absence of what I had been unconsciously seeking, of what was indispensable to the revival of my happiness, that is to say Albertine herself, the time during which we had lived together, the past in quest of which I had unconsciously gone. Certainly, upon fine days, Paris seemed to me innumerably aflower with all these girls, whom I did not desire, but who thrust down their roots into the obscurity of the desire and the mysterious nocturnal life of Albertine. They were like the girls of whom she had said to me at the outset, when she had not begun to distrust me: “That girl is charming, what nice hair she has.” All the curiosity that I had felt about her life in the past when I knew her only by sight, and on the other hand all my desires in life were blended in this sole curiosity, to see Albertine in company with other women, perhaps because thus, when they had left her, I should have remained alone with her, the last and the master. And when I observed her hesitations, her uncertainty when she asked herself whether it would be worth her while to spend the evening with this or that girl, her satiety when the other had gone, perhaps her disappointment, I should have brought to the light of day, I should have restored to its true proportions the jealousy that Albertine inspired in me, because seeing her thus experience them I should have taken the measure and discovered the limit of her pleasures. Of how many pleasures, of what an easy life she has deprived us, I said — to myself, by that stubborn obstinacy in denying her instincts! And as once again I sought to discover what could have been the reason for her obstinacy, all of a sudden the memory came to me of a remark that I had made to her at Balbec on the day when she gave me a pencil. As I rebuked her for not having allowed me to kiss her, I had told her that I thought a kiss just as natural as I thought it degrading that a woman should have relations with another woman. Alas, perhaps Albertine had never forgotten that imprudent speech.

I took home with me the girls who had appealed to me least, I stroked their virginal tresses, I admired a well-modelled little nose, a Spanish pallor. Certainly, in the past, even with a woman of whom I had merely caught sight on a road near Balbec, in a street in Paris, I had felt the individuality of my desire and that it would be adulterating it to seek to assuage it with another person. But life, by disclosing to me little by little the permanence of our needs, had taught me that, failing one person, we must content ourselves with another — and I felt that what I had demanded of Albertine another woman, Mme. de Stermaria, could have given me. But it had been Albertine; and what with the satisfaction of my need of affection and the details of her body, an interwoven tangle of memories had become so inextricable that I could no longer detach from a desire for affection all that embroidery of my memories of Albertine’s body. She alone could give me that happiness. The idea of her uniqueness was no longer a metaphysical a priori based upon what was individual in Albertine, as in the case of the women I passed in the street long ago, but an a posteriori created by the contingent and indissoluble overlapping of my memories. I could no longer desire any affection without feeling a need of her, without grief at her absence. Also the mere resemblance of the woman I had selected, of the affection that I asked of her to the happiness that I had known made me all the more conscious of all that was lacking before that happiness could revive. The same vacuum that I had found in my room after Albertine had left, and had supposed that I could fill by taking women in my arms, I found in them. They had never spoken to me, these women, of Vinteuil’s music, of Saint-Simon’s memoirs, they had not sprayed themselves with too strong a scent before coming to visit me, they had not played at interlacing their eyelashes with mine, all of which things were important because, apparently, they allow us to weave dreams round the sexual act itself and to give ourselves the illusion of love, but in reality because they formed part of my memory of Albertine and it was she whom I would fain have seen again. What these women had in common with Albertine made me feel all the more clearly what was lacking of her in them, which was everything, and would never be anything again since Albertine was dead. And so my love for Albertine which had drawn me towards these women made me indifferent to them, and perhaps my regret for Albertine and the persistence of my jealousy, which had already outlasted the period fixed for them in my most pessimistic calculations, would never have altered appreciably, had their existence, isolated from the rest of my life, been subjected merely to the play of my memories, to the actions and reactions of a psychology applicable to immobile states, and had it not been drawn into a vaster system in which souls move in time as bodies move in space. As there is a geometry in space, so there is a psychology in time, in which the calculations of a plane psychology would no longer be accurate because we should not be taking into account time and one of the forms that it assumes, oblivion; oblivion, the force of which I was beginning to feel and which is so powerful an instrument of adaptation to reality because it gradually destroys in us the surviving past which is a perpetual contradiction of it. And I ought really to have discovered sooner that one day I should no longer be in love with Albertine. When I had realised, from the difference that existed between what the importance of her person and of her actions was to me and what it was to other people, that my love was not so much a love for her as a love in myself, I might have deduced various consequences from this subjective nature of my love and that, being a mental state, it might easily long survive the person, but also that having no genuine connexion with that person, it must, like every mental state, even the most permanent, find itself one day obsolete, be ‘replaced,’ and that when that day came everything that seemed to attach me so pleasantly, indissolubly, to the memory of Albertine would no longer exist for me. It is the tragedy of other people that they are to us merely showcases for the very perishable collections of our own mind. For this very reason we base upon them projects which have all the ardour of our mind; but our mind grows tired, our memory crumbles, the day would arrive when I would readily admit the first comer to Albertine’s room, as I had without the slightest regret given Albertine the agate marble or other gifts that I had received from Gilberte.

Marcel Proust / The Sweet Cheat Gone I: Grief And Oblivion. Translated from the French by C. K. Scott Moncrieff