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Albertine Disparue / Chapitre premier / Résumé

"Mademoiselle Albertine est partie !" Souffrance vive qu'il me faut aussitôt calmer en imaginant qu'elle va revenir. Croire que je ne l'aimais plus était une erreur. Le nouveau visage de l'Habitude est celui d'une divinité redoutable. Lettre d'adieu d'Albertine. Je cherche les moyens de la faire revenir le soir même : argent, yacht, Rolls, indépendance, mariage. Les autres désirs disparaissent. On ne peut se quitter bien. Essais d'analyse de l'angoisse et des signes précurseurs du départ. Avait-elle prémédité sa fuite ? Ma douleur ignore son prochain retour décidé par mon instinct de conservation. Mes amours antérieures n'avaient pas la force de l'Habitude. Elle doit revenir sans que j'aie l'air d'y tenir. Tous mes "moi" doivent apprendre ce départ que les objets familiers me rappellent. J'espère Albertine partie en Touraine. Confirmée, la nouvelle me torture. J'invite puis congédie une innocente petite fille pauvre. Si Albertine est partie pour m'amadouer, je devrais temporiser mais ne le puis. Saint-Loup consent à m'aider. Condamné à la simulation, je feins d'approuver le départ et fais agir Saint-Loup sur Mme Bontemps. Je lui remets une photographie d'Albertine qui le surprend beaucoup. Le regard de l'amant diffère du regard des autres. Mensonges successifs à Saint-Loup pour expliquer les trente mille francs proposés aux Bontemps, à Françoise pour lui cacher la brouille qu'elle flaire sans trop y croire et s'en réjouir. Colère contre Bloch dont le plaidoyer auprès de M. Bontemps contrecarre les démarches de Saint-Loup. Le chef de la sûreté me convoque : je suis injurié par les parents de la petite fille et mon innocence n'est pas admise. Assuré que Saint-Loup ne peut échouer, je suis presque joyeux ; puis, sans nouvelles de lui, je recommence à souffrir. Une phrase de sa lettre ravive ma douleur. Françoise m'annonce qu'on surveille la maison ; bercer des petites filles m'est désormais interdit : j'applique à tort cette impossibilité à Albertine, y voyant la punition de n'avoir pas vécu chastement avec elle. Aussitôt le désir passionné qu'elle revienne m'envahit. Quelques jours d'attente, les premiers du printemps, me procurent des moments de calme agréable ; à m'en apercevoir j'éprouve une terreur panique ; mon amour frémit devant l'oubli comme le lion devant le python. Je pense à Albertine en dormant ; au réveil ma souffrance s'accroît chaque jour. Premier télégramme de Saint-Loup : "Ces dames sont parties pour trois jours". Tandis que ma raison attend le retour d'Albertine, mon corps et mon coeur apprennent à vivre sans elle. Je reçois une lettre de déclaration d'une nièce des Guermantes et le duc fait une démarche auprès de moi dont je ne tire ni orgueil ni profit. Je pense sans cesse à Albertine, tantôt tendrement tantôt avec fureur. Je sens que son retour ne me donnerait pas le bonheur ; plus le désir avance, plus la possession s'éloigne. Les liens entre les êtres n'existent qu'en pensée ; la mémoire, en s'affaiblissant, les relâche. Je me persuade que mon besoin d'Albertine est précieux pour ma vie. Second télégramme de Saint-Loup ; Albertine l'a vu et la manoeuvre a échoué. Furieux et désespéré, je cherche une autre solution, ne voyant pas que la suppression du désir est la solution la plus ordinaire. Un air de Manon me rappelle notre amour mais je ne peux confondre les êtres romanesques et la vie. Je rappelle Saint-Loup à Paris. Albertine me télégraphie que si je lui avais écrit de revenir elle l'eût fait. Assuré de son retour, je ne veux pas avoir l'air de me hâter. Ma lettre n'est qu'une traduction ou un équivalent de la réalité désirée. J'écris à Albertine : je bénis sa sagesse car lier nos vies aurait pu faire notre malheur ; je suis inconstant et l'oublierai. Avant, j'aurais voulu qu'elle décommande la Rolls et le yacht qui lui étaient destinés, mais je les conserverai ; je les pare de citations poétiques. Cette lettre feinte était un acte maladroit , j'aurais dû prévoir une réponse négative mais, sûr du contraire, je regrette son envoi. Françoise me la rapporte. Le journal annonce la mort de la Berma. Je pense à Phèdre et interprète la scène de la déclaration comme une prophétie des épisodes amoureux de mon existence. Je fais mettre ma lettre à la poste. Le temps passant, les mensonges deviennent vérité ; ce que j'écrivais à Albertine pourrait se réaliser, comme ce fût le cas pour Gilberte. Mais l'oubli efface les heures ennuyeuses et l'image d'Albertine embellit. Je la nomme sans cesse. Françoise me torture en découvrant deux bagues oubliées, avec la même figure d'aigle. Ma souffrance s'éparpille en divers objets, j'envisage de me ruiner puis de me tuer cependant que l'image d'Albertine s'efface. Françoise ne croit pas au retour d'Albertine. Sa lettre la consterne. Albertine propose de décommander la Rolls. J'admire comme notre vie en commun l'a enrichie de qualités nouvelles. J'appelle Andrée auprès de moi pour brusquer les choses et en informe Albertine en évoquant un projet de mariage. J'imagine soudain qu'elle ne veut pas revenir et profite depuis huit jours de sa liberté pour se livrer à ses vices. Saint-Loup revient. Je surprends sa conversation avec un valet de pied ; ma confiance en lui est ébranlée et son insuccès ne me convainc pas. Les détails qu'il me donne alimentent ma jalousie et ravivent mon désir. Je décide d'attendre la réponse d'Albertine et d'aller la chercher moi-même si elle ne revient pas. Je soupçonne Saint-Loup. Comme Swann, je me figure que la mort d'Albertine supprimerait ma douleur. Je lui télégraphie de revenir à n'importe quelles conditions. Mme Bontemps me télégraphie qu'Albertine est morte. Une nouvelle souffrance m'apprend que j'avais toujours cru à son retour, que j'avais besoin de sa présence ; ma vie à venir m'est arrachée du coeur. Françoise m'apporte deux lettres d'Albertine, l'une approuvant mon invitation à Andrée, l'autre demandant à revenir. Ma vie est changée. Albertine n'est pas morte en moi, elle se multiplie à l'appel de moments identiques. L'été arrive, un rayon de soleil me déchire, rappelant mille souvenirs de promenades autour de Balbec. Le soir m'assaille de sensations que je m'efforce d'écarter. Françoise ne simule pas la douleur mais s'inquiète de mes larmes. Lente agonie des soirs d'été. Une étoile suffit à rappeler les souvenirs. Je crains l'oubli qui viendra. L'aube, comme un coup de couteau, réveille l'angoisse du départ d'Albertine. Je ne veux plus aller à Venise : l'obstacle de sa présence entre moi et les choses était imaginaire. J'ai peur de la venue de l'hiver où je retrouverai le germe de mes premiers désirs. Il me faudrait oublier les saisons, renoncer à l'univers. Il y aurait aussi les dates anniversaires, le paysage moral s'ajoutant au souvenir des heures. Ainsi, quand reviendrait le beau temps, je me rappelerais la douceur et le calme des moments où j'attendais Albertine revenant du Trocadéro, puis de celui où nous allâmes nous promener ensemble. Ce jour, évoqué par la suite sans souffrance, a gardé un éclat inaltérable. La tristesse du souvenir prend des colorations différentes suivant la variation des jours et suivant l'évolution des idées que j'eus successivement d'Albertine. Il n'y a pas une seule mais d'innombrables Albertines et je suis moi aussi le défilé d'une armée composite. Le moi jaloux est contemporain des images évoquées : douleurs d'amputé. Souvenir de la rougeur d'Albertine à propos de son peignoir de bain à Balbec. J'envoie Aimé enquêter à Balbec. La jalousie cesse de me torturer, mon coeur s'emplit de désespoir et de tendresse. Ma chambre prend un charme dont la douleur peut, comme l'art, parer les choses insignifiantes. Le rappel du premier baiser, au bruit du calorifère à eau, et celui de la soirée avec Brichot me font comprendre que j'avais trouvé dans cette vie crue ennuyeuse la paix profonde que j'avais rêvée. Me rappelant l'intelligence et la douceur d'Albertine, je me reproche mon amour égoïste et me sens coupable de sa mort comme de celle de ma grand-mère. Ce que nous prisons dans une femme est la projection de notre plaisir à la voir. Les autres nous sont indifférents. L'amour seul est divin. Albertine au pianola, ses baisers. Les souvenirs d'instants si doux m'empêchent d'être désespéré car je ne tiens plus à la vie. J'ai connu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus. Rien ne se répète exactement : la principale opposition (l'art) ne s'est pas manifestée encore. Récapitulation de notre histoire. J'aurais pu ne pas connaître Albertine, ni, l'ayant connue, l'aimer, et pourtant elle m'est nécessaire. Comparaisons avec Gilberte. La femme unique et innombrable. Ce qui forge la chaîne de l'amour : l'habitude, l'espérance, le regret. A partir d'un certain âge nos amours sont filles de notre angoisse. La séparation fait découvrir l'amour. On n'a pas de prises sur la vie d'un autre être. Caractère prophétique de phrases que l'on croit mensongères. Peut-être ne m'a-t-elle pas avoué ses goûts parce que j'avais proclamé mon horreur de cela. Avait-elle rougi ? Incertitude de la mémoire. Effroi à la pensée du jugement des morts. Mes curiosités survivent à la mort d'Albertine. Le désir engendre la croyance : je commence à croire à l'immortalité de l'âme. Je l'imagine vivante mais pareille à l'Albertine de mes rêves. Arbitraire de mon enquête sur l'incident de la douche à Balbec ; choses et êtres n'existent que lorsqu'ils se présentent à mon imagination. Un seul petit fait peut déterminer la vérité. Quand je reçois la lettre d'Aimé, je m'aperçois que je jouais avec des suppositions, je ne croyais pas Albertine coupable. Témoignage accablant de la doucheuse. Une nouvelle Albertine surgit, j'essaie  d'imaginer ses désirs qui me tourmentent. La douleur est un puissant modificateur de la réalité ; Balbec et ses scènes familières deviennent un Enfer. La jalousie a le pouvoir de nous découvrir la fragilité de nos opinions sur la réalité. Je souffre de ne pouvoir lui dire ce que j'ai appris. Souvenir bienfaisant de ma grand-mère accusant la doucheuse de mensonge. Ma tendresse renaît et accroît ma tristesse. La lecture des journaux m'est douloureuse. Chaque impression évoque une impression ancienne. Ma jalousie se réveille et je décide d'envoyer Aimé en Touraine. Je dépense mon argent et ma vie dans une liaison avec une morte. Aimé découvre une petite blanchisseuse dont le témoignage - "Tu me mets aux anges" - est cruel. La réalité du vice d'Albertine fait d'elle une étrangère et elle n'est plus là pour me consoler. La souffrance profonde résiste à l'oubli. En Albertine était cachée une autre race ; des baigneuses nues d'Elstir m'aident à imaginer des scènes érotiques et mythologiques au bord de l'eau. La communication rétablie me brûle le coeur. Nous projetons ce que nous sentons sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. Mais l'instabilité des images, le fractionnement d'Albertine en de nombreuses Albertines me sauve. L'Albertine bonne est le seul antidote des souffrances que l'autre me cause. Si elle m'a menti, c'est pour m'éviter du chagrin. Je lui pardonne. Intermittences du souvenir. Mes sentiments - besoin d'éprouver un grand amour - et mes sensations mêmes - larmes au vent de printemps - continuent de me faire vivre un passé qui n'est plus que l'histoire d'un autre. J'attribue à ma douleur des causes pathologiques. Un homme est un être amphibie simultanément plongé dans le passé et dans la réalité actuelle. Mais sans m'en apercevoir je guéris, car je finis, à force d'y penser, par trouver l'idée de la mort d'Albertine naturelle. Cependant les souvenirs ne se retirent pas également et l'idée qu'elle était coupable me martyrise sans que je puisse être consolé par l'image de sa douce présence. Cette idée aussi deviendra habituelle un jour, et donc moins douloureuse. Je n'en suis pas encore là. Le regret d'une femme n'est qu'un amour reviviscent et obéit aux mêmes lois. Entre des intervalles d'indifférence, mon regret est ravivé surtout par la jalousie et la douleur. Un nom, un mot, entrouvre la porte du passé, ou encore les reprises da capo du rêve. Les rêves défont le travail de consolation de la veille ; leur mise en scène donne l'illusion de la vie. Je retrouve Albertine ainsi que ma grand-mère, elles sont mortes et continuent à vivre. Répétés, les rêves produisent une mémoire durable ; le jour, je continue à causer avec Albertine. La réalité d'Albertine est-elle suspendue à mes sentiments ? Mon attachement pour des personnages imaginaires d'un roman de Bergotte me désespère. La fragilité de l'amour m'effraie. Sur la carte, j'évite les noms de lieux qui me font battre le coeur. Ces lieux sont le décor fixe où a évolué ma vie, c'est moi-même qui suis changé. Les journaux ne sont pas inoffensifs ; tel nom par association en évoque un autre : tout est dangereux et donc précieux. Un souvenir ancien, comme celui des Buttes-Chaumont, remonte à la surface avec une puissance intacte alors que l'habitude a émoussé celle des souvenirs auxquels nous avons appliqué notre pensée. Chaque souvenir nouveau renouvelle la jalousie. J'essaie d'imaginer ce que ressentait Albertine : une fois, j'ai l'illusion de voir ses plaisirs inconnus, une autre fois, de les entendre. Andrée vient me voir : elle me semble le désir incarné d'Albertine ; je l'interroge sur ses goûts pour les femmes en feignant d'être au courant ; elle avoue mais affirme qu'elle n'a pas eu de relations charnelles avec Albertine. Le cri des petites blanchisseuses. Je voudrais, comme dans les romans, trouver un témoin qui me raconte la vie d'Albertine. Je cherche des femmes qui lui ressemblent, ou qui lui auraient plu. A travers mes nouveaux désirs, c'est Albertine elle-même que je cherche. L'idée de l'unicité d'Albertine n'est plus un a priori métaphysique mais un a posteriori, entrelacement des souvenirs. Mon amour et mes regrets auraient pu durer toujours si la psychologie était applicable à des états immobiles. Mais l'amour est en moi, et l'âme se meut dans le temps. Un jour viendra où j'aurai oublié Albertine.