Marcel Proust | lire les écrivains classiques dans le texte et non se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur langage est dissimulée

Extrait de Marcel Proust, Sur la lecture. (Préface à la traduction par Marcel Proust du livre de John Ruskin : Sésame et les lys. Société du Mercure de France, 1906)

Note.

Je crois par exemple que le charme qu’on a l’habitude de trouver à ces vers d’Andromaque :

« Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
« Qui te l’a dit ?

vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est volontairement rompu. « À quel titre ? » se rapporte non pas à « Qu’a-t-il fait ? » qui le précède immédiatement, mais à « Pourquoi l’assassiner ? » Et « Qui te l’a dit ? » se rapporte aussi à « assassiner ». (On peut, se rappelant un autre vers d’Andromaque : « Qui vous l’a dit, Seigneur, qu’il me méprise ? » supposer que « Qui te l’a dit ? » est pour « Qui te l’a dit, de l’assassiner ? »). Zigzags de l’expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas d’obscurcir un peu le sens, si bien que j’ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours que de l’exactitude de la prosodie dire carrément : « Pourquoi l’assassiner ? À quel titre ? Qu’a-t-il fait ? » Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu’ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives de douceur. « Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle. » Et quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs :

« Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée...
« Réunissons trois coeurs qui n’ont pu s’accorder. »

Et c’est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le texte et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur langage est dissimulée par la beauté, d’un caractère presque universel, du morceau. Je ne crois pas que l’essence particulière de la musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle cadence de ses récitatifs où l’harmonie est comme le son même de la voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois qu’on l’entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que de l’extérieur du monument) qu’il a une idée de cette église à coupoles, alors que c’est seulement en approchant, jusqu’à pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes riantes, c’est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu’on ne peut distinguer que de près, c’est seulement en ayant sur la place même l’impression de ce monument bas, tout en longueur de façade, avec ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de « palais d’exposition », qu’on sent éclater dans ces traits significatifs mais accessoires et qu’aucune photographie ne retient, sa véritable et complexe individualité.

 

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