Paul Valéry | Tout ce que l'on perd, ou que l'on croit perdre, mais tout ce que l'on peut espérer de soi, - c'est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu

Proust divise - et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment - ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.

Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un infini en puissance, qui n'est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d'imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d'une chose qui se fait ; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables, - nous qui ne pouvons nous arrêter en nous-mêmes sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l'une à l'autre, ou bien se développer l'une dans l'autre, ouvrant une perspective de parenthèses... L'âme ne peut sans cesse qu'elle ne crée, et qu'elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d'autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes... Tout ce que l'on perd, ou que l'on croit perdre, mais tout ce que l'on peut espérer de soi,  ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu'il est, - c'est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu. Personne, ou presque personne, n'en avait jusqu'à lui délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son être ; c'est à quoi il l'a consumé.

Paul Valéry

Extrait de l'Hommage à Marcel Proust (-> texte intégral).

 

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